samedi 3 juillet 2010

L'assassin littéraire

Dans la cacophonie de mes souffrances, une voix martèle mon crâne plus fort que les autres. Une voix aïgue, persifflante, acide. Elle me harcèle! Elle m'arrache cruellement au sommeil en emplissant la nuit de ses rires glaçants. Elle se met entre moi et le reste du monde. Elle pousse l'horreur jusqu'à m'interdire de mettre fin à mes jours. Et je n'ai d'autre choix que de lui obéir... car je ne suis rien d'autre que se marionnette...

Que me conte cette voix? Elle me montre, elle me montre tout de moi-même, elle me révèle comme je suis réellement. Elle ne m'épargne aucun détail de ma laide nature. Plus la voix a bourdonné, plus je me suis enfoncée dans la solitude. Qu'ai-je appris de la solitude? Que nous ne sommes rien d'autre qu'une somme de névroses patiemment collectées sur l'ensemble d'une vie. Où que je regarde: une blessure, un secret, une déception. Le temps n'a fait de moi qu'un attrape-rêves: je tisse dans ma toile les rêves du passé, inaccessibles au présent, mes perversions du futur. Pétrie de honte et d'égoïsme sans cesse contrarié. Un roi sans royaume, un paria sans exil. Laide.

Je ne pleure pas... mes larmes sont tout aussi insignifiantes que moi, elle n'ont pas plus le pouvoir de changer le cours des choses que de me laver. Je pleure... ce n'est que de l'eau de mer qui suinte d'un tas de boue.

L'homme n'est pas doté par la Nature de la capacité à supporter ce qu'il est réellement. Au cours de l'éveil de la conscience, une incroyable stratégie d'évitement se met en place: il apprend à ne se regarder qu'au travers des yeux des autres, et donc à ne percevoir que sa propre surface. Il s'ignore, il peut ainsi être heureux. Ce mécanisme n'a jamais existé chez moi. Aussi loin que je me souvienne, cette voix m'a tourmentée, a mangé mon repos, m'a refusé la douceur de l'ignorance.

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Une froide nuit, la voix s'est mise à me parler des autres. Elle m'a conté leurs noirs secrets, leurs vices, les choses honteuses dont ils s'étaient rendus coupables. Le monde n'est devenu rien d'autre qu'une multitude d'âmes aussi laides que la mienne. Elle récitait la liste des crimes comme une ancestrale litanie; exercice auquel elle prenait un plaisir évident. L'atroce se mêlait à l'indicible et à l'inimaginable; les mobiles étaient inavouables et souvent presque inconscients. Il m'a semblé que cette nuit j'ai compris l'essence de la seule des choses terrestres que j'aie jamais comprise: le renouvellement continu des maux est le seul propre de l'Homme.

Le matin se leva me trouvant au bord de la rupture nerveuse, en proie à de déchirantes angoisses. Les bruits de l'extérieur, les bruits de la vie urbaine, les bruits des gens qui se parlaient, sonnèrent à mes oreilles comme la plus terrifiante des menaces. Ma fenêtre était une mince frontière de verre qui ne me protégeait guère des êtres immondes qui s'affairaient à conspirer entre eux et contre eux-mêmes. Je ne transposais que trop bien les activités ordinaires qui se jouaient dans les rues et dans les maisons avec les vérités nauséabondes révélées par la voix, seule fidèle compagne de mes nuits. Les heures les plus sombres de ma vie furent celles qui constituèrent cette journée.

A la tombée du jour, j'avais déjà rendu au monde toutes mes larmes. Il ne me restait qu'une pluie de gouttes d'encre à verser, à défaut de sang, le leur ou le mien propre. Si j'avais su tuer, je l'aurais certainement fait; en lieu et place, j'ai dû me contenter d'un génocide littéraire.

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J'étais devenu un assasin littéraire. Dans les faits, je crucifiais sur papier ceux dont l'existence m'était par trop insupportable. J'imaginais dans les moindres détails leur agonie, je déroulais dans la succession des paragraphes leur procès, je me vengeais de leur ignominie par mes mots coupants. Ces morts fictionnelles étaient en grande partie une réalisation fantasmagorique du suicide qui me fût toujours interdit. La mort littéraire de tous ces autres n'a rien été d'autre qu'un album illustré des fins dont je suis privée. La voix qui martèle mon esprit prenait autant de plaisir que moi à cet exercice, et elle passait mes nuits à parler encore et encore de tous ceux qui sont coupables de la noirceur du monde. Elle me livrait les détails les plus sordides sur mes futures victimes littéraires, et mes écrits l'emplissaient d'une joie sadique... que j'accueillais comme un répit dans l'enfer de mes jours, car ils représentaient les seuls moments où cette voix parlait dans ma tête sans causer l'immense douleur habituelle.

Depuis que la laide vérité des autres envahit mon esprit, je suis incapable de sortir. Il me faut pourtant me procurer nourriture, matériel pour écrire et autres marchandises utiles. Le moyen le plus confortable de m'accomoder de cette réalité du quotidien est de me faire livrer une fois par semaine ce dont j'ai besoin et de régler mes paiements par internet; internet qui me permet également de vivre, puisque recluse dans mon refuge, mon seul moyen de revenu fût de vendre mes meurtres littéraires à un périodique électronique qui les publie à la sorte d'un roman à feuilletons.

Lorsque mes commandes arrivent, à jour fixe, à heure fixe (lundi à neuf heures), je laisse la porte entreouverte, me réfugie dans ma chambre aux volets fermés et attends que le livreur entre, dépose mes courses et reparte. Pendant ces courtes minutes, la douleur et la terreur m'envahissent. La voix de mon esprit crie si fort que j'ai l'impression que mes tympans vont exploser; les filets de sueur qui roulent de mes tempes à mon menton tracent des sillons de feu sur ma peau; je sens mes yeux révulsés sur le point de se déloger de mes orbites. Ce jeune homme, toujours le même, qui livre mes courses est particulièrement plein de sombres secrets. A moins de vingt ans, il recèle en lui une somme de crimes que peu arrivent à collecter en toute une vie. Sa passion morbide pour le feu le ronge et le pousse à des actes sordides dont la satisfaction représente la seule émotion jouissive qu'il sache ressentir. Il a commencé enfant à brûler vivants des animaux sur lesquels il versait de l'alcool à brûler avant de les enflammer. Il met habilement en place des situations où il peut infliger des brûlures aux personnes qui l'entourent en feignant des circonstances accidentelles. Au cours des années, il s'est tant perfectionné dans son art incendiaire (c'est ainsi qu'il s'en réfère à lui-même, d'après la voix de ma tête), qu'il s'est lui-même défié d'accomplir des actes de plus en plus complexes sous formes d'incendies criminels si bien camouflés en accidents que les experts en sinistres qui les examinent après coup n'y ont vu que du feu. Il a ainsi incendié des immeubles, des bois, des voitures et tant d'autres choses... Ce matin, quand le jeune homme est entré, l'assourdissant chaos dans ma tête a résonné encore plus fort. La voix a exulté. Elle m'a parlé du livreur avec encore plus de verve, de débit, de noire satisfaction, d'empressement. C'est ainsi que j'ai appris qu'il avait passé la nuit à réaliser enfin la situation sur laquelle tous ses fantasmes pyromanes convergeaient: il a brûlée vive une femme qu'il a kidnappée et enfermée dans le vieil abri nucléaire d'un immeuble à l'abandon, pour la placer, solidement attachée sur un bûcher. Les heures voluptueuses qu'il a passé à écouter ses cris et sa chair rôtir flottent encore dans son esprit alors qu'il s'affaire à déposer mes marchandises.

Ce jeune livreur est l'une des premières personnes que j'ai assassiné littérairement; mais aujourd'hui, dès son départ, il sera ma première victime à mourir une seconde fois dans un récit qui prendra le précédent obsolète, dans lequel il souffrira infiniment plus. Dès son départ, dès que je pourrai me remettre à écrire, il mourra fictionnellement par le feu. Le locataire de mon esprit s'en délecte d'avance.

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Aujourd'hui, lundi à neuf heures, comme toutes les semaines, mes marchandisent arrivent. Comme toutes les semaines, je me réfugie d'avance dans ma chambre. Quand le livreur arrive, j'en suis à cette triste routine quand je sens la voix me pousser à regarder par l'entrebaillement de la porte. Le jeune homme qui livre habituellement mes courses n'est pas là. En lieu et place, je vois un homme entre deux âges, aux yeux à la cornée jaune, au nez rouge légèrement violacé, au teint malade. Il dépose le paquet par terre près d'un guéridon et se retourne pour ressortir de l'appartement. Alors qu'il est sur le pas de la porte je l'interpelle. Ma voix sonne comme un drôle de croassement à mes propres oreilles, moi qui ne me suis pas exprimée à voix hautes et n'ai communiqué avec personne depuis plusieurs mois. Je lui demande ce qui est arrivé au jeune homme qui livre habituellement. Il regarde autour de lui pour voir d'où vient la voix et m'apperçoit derrière la porte entreouverte de ma chambre.

-Madame, vous ne savez pas, avec tous ces journaux télévisés qui en parlent? Il est mort il y a trois jours, on l'a retrouvé dans une cave attaché, le corps entièrement carbonisé. Il a du souffrir, pauvre jeune homme. Vous pensez, un si jeune garçon, vivant, drôle, qui n'a jamais fait de mal à une mouche! On a tous été bouleversés au magasin!

Il est mort de la mort que je lui avait écrite.

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Maintenant que je sais que j'ai le pouvoir de tuer par ma plume, j'ai entre les mains le moyens de commettre un génocide. J'ai les moyens d'envoyer les pires ou les meilleurs d'entre nous dans les limbes sur quelques paragraphes. Ma fidèle complice, la voix dans mon esprit, a toujours su que j'en arriverais là. Elle a tout orchestré. Elle me veut la réalisatrice des idées mauvaises qu'elle m'inspire. Je ne me sens pas flouée, c'est un destin largement jouissif qui s'offre à moi. Une toute-puissance excitante. Combien d'auteurs ont rêvé que leur plume puisse leur conférer un pouvoir factuel?

Mais j'ai décidé de suivre une autre voie que celle de tueur en série littéraire: la voix peut m'interdire de me suicider par de nombreux moyens, mais elle n'est pas en mesure de m'empêcher d'écrire ma propore mort.
Je serai ma dernière victime littéraire.

mercredi 30 juin 2010

Recyclage littéraire




Il était une fois une espèce qui rejetait en déchets 50% de ce qu'elle produisait. De mémoire d'Univers, on n'avait jamais assisté à un tel gaspillage. Des montagnes d'ordures ménagères, des fleuves et des rivières d'eaux usées, des ciels entièrement tapissés de nuages de produits toxiques; les ordures resculptaient le paysage en un sinistre monde nouveau. Les politiques s'échauffaient pour proposer des solutions ou des pseudo-solutions aux problèmes environnementaux, les bonnes volontés s'accordaient à dire qu'il fallait changer de mode de vie, et les différentes parties s'incriminaient mutuellement. Mais peu de gens savaient la vérité: les plus gros producteurs de déchets n'étaient ni les usines, ni les automobiles, mais bel et bien les écrivains atteints du syndrome de la page blanche. Je faisais partie de ceux-ci.

Je n'étais jamais arrivée au bout du moindre projet littéraire. Pleine de passion, mon esprit bouillonnait pourtant en permanence d'idées tantôt cyniques, tantôt romantiques, parfois versifiées et toujours géniales à première vue. Fiévreuse et exaltée, je me jetais toute entière sur chaque nouvelle aventure artistique, avec l'espoir qu'elle fût enfin la bonne. Au rythme de ma respiration saccadée, les mots étaient projetés sur le papier avec force et rage. Les heures défilaient sans que je ne m'en rendit compte, et bientôt le jour se levait. Au fur et à mesure que l'épuisement s'installait, fatalement, l'inspiration me quittait. Il arrivait toujours un moment où plus aucun mot ne sortait plus, et je me sentais vide, totalement vide, incapable de retrouver en moi ce qui m'avait agitée quelques heures auparavant.

Le 16 octobre 2007, j'arrêtai d'écrire.

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Depuis que je n'écrivais plus, je photographiais beaucoup. Cela me rendait heureuse, même si certains des clichés que je prenais me pinçaient le coeur, car ils m'inspiraient des idées qui me démangeaient au bout des doigts; mais je devais y résister. J'aimais particulièrement la street photography, tôt le matin ou tard la nuit, quand les passants et les scènes sont rares mais souvent insolites. J'arpentais les rues de la ville sans itinéraire précis, en suivant juste les ombres et les lumières naturelles ou artificielles. J'appris Genève par coeur au cours de ces ballades solitaires derrière un objectif. J'y ai vécu toute ma vie, mais j'en n'en découvris pas moins une facette de Genève qui m'étais inconnue et inaccessible jusque là.

Un matin aux premières aurores, je m'habillai et sortis faire un tour dans les Pâquis. De tous les quartiers de Genève, celui-ci était de loin le plus riche en tableaux urbains vivants. La ville était fraîche, et je frissonnais à chaque courant d'air qui m'effleurait. Dans les rues presque désertes sans l'être totalement, la vie se réveillait petit à petit. Les éboueurs avaient commencé leur service depuis longtemps déjà; il montaient et descendaient de leur camion avec une vivacité qui me semblait incompatible avec la lenteur du reste du monde à cette heure matinale. Je les voyais de loin, de l'autre bout de la rue, et ils disparurent bientôt de ma vue. Ils laissaient la ville presque neuve derrière eux. Sur le trottoir fraîchement débarrassé, mon regard fut attiré par une feuille de papier chiffonée qui traînait sur le sol, certainement tombée du camion de la voirie. Je ne sais aujourd'hui toujours pas pourquoi je me baissai pour ramasser la boule de papier; je le fis sans réellement réfléchir. Je défroissai du mieux que je pus la feuille et l'examinai: une écriture fine et serrée la noircissait presque intégralement, laissant de rares espaces aux endroits des alinéas de début de paragraphe. De nombreux mots étaient barrés ou rectifiés, quelques ajouts étaient faits dans la mince marge. Je me mis à lire le texte, et dès les premiers lignes une émotion indescriptible me saisit. C'était la première page d'une histoire d'amour; les mots étaient beaux, les sentiments transperçaient littéralement le papier, et je me sentis totalement transportée par la délicatesse des idées dégagées. J'aurais sans hésité accepté un pacte avec le Diable pour avoir dans ma plume le dixième du talent de la personne qui avait écrit ces mots. Au fur et à mesure que j'approchais de la fin de la page, les larmes débordaient de mes yeux, pour les vider du trop plein de beauté qui leur était donné à lire. Mes mains et mes genoux tremblaient et c'est à petits pas précautionneux que je me dirigeai vers le premier banc que je vis pour m'y asseoir. Malheureusement, le texte n'occupait que le recto de la page, laissant l'histoire incomplète, me laissant sur le seuil de tout un univers que je n'avais qu'entrevu furtivement.

Je me demandai pourquoi cette feuille se trouvait dans une poubelle, je me demandai qui l'avait écrit, je me demandai si j'aurais la chance de lire la suite de l'histoire si j'attendais assez longtemps à l'endroit où j'avais découvert ce petit miracle. J'attendis. Longtemps. Mais rien de notable ne se produisit et au demeurant je ne savais pas exactement qu'attendre. Alors je rentrai, bouleversée et un peu abattue. Je passai la journée avec un sentiment de nervosité grandissant. L'idée de l'histoire inachevée m'habitait sans que je puisse m'en défaire. J'avais l'impression que l'agitation, loin de diminuer avec les heures, s'accentuait. Je savais ce que j'avais envie de faire, mais j'en avais peur, et je m'étais promise de ne plus jamais m'y essayer: j'avais envie de continuer moi-même l'histoire. Je savais déjà quelle conclusion je voulais lui donner, les phrases s'agençaient d'elles-mêmes, les personnages se parlaient dans mon esprit. Je ne tins pas longtemps avant de succomber à l'appel. J'avais peur de ne pas savoir, d'être si loin de la perfection du début du texte, mais retenir ma plume était au-dessus de ma force. Je m'assis à la table et je me mis à écrire. J'y passai la nuit, et je finis l'histoire. Elle était là. Complète, finie, et totalement comme je la voulais. Je n'y aurais ajouté ou retranché le moindre mot. Je venais, pour la première fois de ma vie, de mettre un point final à un texte. Un léger malaise gargouillait dans mon ventre à l'idée du vol que j'avais commis, mais je le repoussai vite au second plan.

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Une année s'était écoulée depuis que je m'étais remise à l'écriture. J'avais repris la plume et j'avais posé l'appareil photo; il prenait la poussière en haut d'une étagère. Plusieurs fois par semaine, je me levais très tôt et je sortais avant que le soleil ne se lève. J'arpentais les rues en voiture à l'heure où seuls les boulangers et les livreurs de journaux travaillaient. Dès que j'appercevais un amoncellement de sac remplis de papiers sur le bord d'un trottoir, attendant là d'être ramassés par la voirie pour le recyclage, je m'arrêtais et je les chargeais dans mon coffre et sur le siège arrière. Quand ma voiture était remplie, je rentrais à la maison, déchargeais tout dans mon salon. Après une douche et une tasse de thé, je m'asseyais à même le sol et commençais à trier. Je savais ce que je cherchais: des débuts de manuscrits, des morceaux de textes, des idées raturées. Les écrivains inachevés étaient légion à Genève et vers midi je me trouvais toujours avec une jolie pile de feuilles défroissées. L'avènement de l'informatique me privait certainement des meilleurs brouillons de la ville, mais même ainsi, j'avais suffisamment de matière à exploiter. Une fois ce tri effectué, je déjeunais en lisant les textes retrouvés. J'éliminais ceux qui ne me disaient rien et gardais ceux qui m'inspiraient. La qualité était bien sûr inégale et ceux que je retenais n'étaient pas forcément les meilleurs, simplement ceux auxquels j'étais en mesure d'apporter une continuité.

En début d'après-midi, lorsque un texte m'avait réellement donné envie de le compléter, je m'installai devant mon clavier et tapait d'un trait tout ce qui s'était décanté en moi. J'arrivais le plus souvent au bout de mes production littéraires. Quand j'avais mis un point final à l'histoire, je la publiai sur mon blog; parfois j'envoyais une nouvelle à un quelconque concours littéraire, et il arrivait même que je fusse publiée ou récompensée. C'est ainsi que j'écris des histoires d'amour, des récits de science-fiction, des essais sur la vie moderne, des nouvelles policières, des portraits édifiants...

Je recyclais les idées, je les complétais et leur offrais une seconde chance. N'était-ce pas cela aussi l'écologie?

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Je reçus un mail le 12 janvier 2010 qui mit fin à ma routine si bien rôdée. Il m'était envoyé par un expéditeur que je ne connaissais pas; un certain Jean-Baptiste. Il me faisait part de son ressenti: il était tombé par hasard sur mon blog et il y lut un texte qui lui plut. Par la suite, il s'y rendit régulièrement et devint un lecteur assidu. La veille, cependant, il tomba des nues: il reconnut dans ma dernière publication, mot pour mot, un texte qu'il avait écrit il y a quelques semaines de cela. Il s'en était débarrassé parce qu'il n'avait pas trouvé suite intéressante à lui donner. Il me demandait donc comment étais-je entrée en possession de ce texte. Avec le sentiment de m'être fait prendre la main dans le sac, honteuse de cette découverte qui allait enfin éclater au grand jour, je répondis par ce mail en racontant mon histoire, sans détour ni cachotterie. Je m'attendais à recevoir en réponse une avanlanche d'accusations et d'insultes totalement méritées. La réponse de Jean-Baptiste me surprit:

Merci pour votre réponse. Je suis partagé: une part de moi vous en veut de m'avoir dérobé quelque chose, alors que l'autre part vous remercie d'avoir complété et donné une forme définitive à l'histoire. Je ne sais réellement si vous êtes un plagiat ou un phénomène totalement naturel dans une société de partage libre de l'information. A votre avis?

PS: Vous devriez écrire votre histoire, vous finiriez donc enfin pour une première fois un texte dont vous êtes l'auteur d'un bout à l'autre.

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Je ne sais toujours pas répondre à la question de mon interloculteur. J'ai envie parfois de croire qu'il n'existe aucune idée qui soit totalement neuve, et que tout écrivain, tout artiste ne crée qu'à partir d'un substrat existant qu'il ne fait que modifier. Toute production artistique n'est que recyclage du monde et des précédentes représentations du monde - cet argument a au moins le mérite de soulager un peu mon sentiment de gêne et de culpabilité.

J'ai poursuivi mes activités de recycleuse littéraire depuis. Je suis à la fois écrivaine sans originalité et brocanteuse de génie. J'écume les montagnes de papier et j'en extrais des mots, comme un mineur qui creuse dans les profondeurs de la terre pour trouver des métaux précieux. J'aimerais savoir écrire autrement, mais je sais par expérience que j'en suis incapable.

J'ai suivi le conseil de Jean-Baptiste et j'ai rédigé cette histoire; mon premier et seul texte dont je suis le seul auteur. Vous êtes en train d'en lire la dernière phrase.

mercredi 23 juin 2010

La barrière de silence

C'était l'été le plus chaud que j'aie vécu. Au point culminant, le soleil asséchait la rivière alors que venait couler dans son lit le ciel fondu comme une cire bleu azur. Je ne pouvais plus bouger, je ne pouvais que sombrer encore plus dans la torpeur, encore plus.

C'était la journée la plus chaude de cet été. L'air moite et brûlant emplissait mes poumons alors qu'étendue je tentais soit de m'endormir totalement, soit de me réveiller totalement; je n'y arrivais pas, je restais suspendue entre ces deux états, dans une sorte d'énervement stationnaire. Alors je parlais, seule, pour obliger les secondes à défiler à vitesse normale. Arrivée au bout de mon inspiration, je recommençai depuis le début, et ma version avait considérablement changé. Je mentais, je me mentais, mais je n'avais rien d'autre, surtout pas la vérité. Puis je me tûs.

La fin de l'après-midi apporta avec elle une ambiance lourde et pesante, chariée par les nuages gris annonciateurs d'un orage qui couvraient peu à peu le ciel. Bientôt, il fût sept heures, l'heure de mon rendez-vous quotidien avec toi. Je me rendis à la fenêtre et j'attendis. Au bout de quelques minutes, je te vis: venant au loin, passant devant ma maison sans y prêter la moindre attention, continuant ton chemin jusqu'au bout de la rue, et entrant dans la dernière maison visible depuis chez moi. Tu disparus à ma vue, et les quelques secondes de vie de ma journée s'étaient déjà écoulées. Je retombai bientôt dans mon abattement habituel.

Je ne pouvais pas venir à toi, je ne pouvais que te regarder de loin. Une barrière invisible et insurmontable nous séparait. Tu ne me connaissais pas, et je ne pouvais pas te laisser me connaître. Mais je t'aimais sans t'avoir jamais approché, et j'étais condamnée à ne vivre cet amour que retranchée derrière le silence. J'étais atteinte d'un mal qui me dépassait et me dominait, en me rendant incapable de faire le moindre pas envers toi: j'avais le coeur fané par une mélancolie qui était devenue ma seule compagne de vie depuis plusieurs années, j'avais le coeur brisé sans qu'il n'aie jamais pu cicatriser, j'avais le coeur en état de mort clinique. Et je ne t'aimais que par la réminescence que ta vue offrait à ma mémoire, par ce grand plongeon en arrière par la remarquable similitude de tes traits avec ceux de mon fantôme du passé. Mon premier amour a été le dernier, et mon second amour n'a été que la redite premier.

Alors je ne pouvais que te regarder sans venir à toi; il ne fallait pas que cette fois-ci cela se termine comme la fois précédente, et pour ne pas finir, il ne faut pas commencer.

Au bout de quelques minutes d'errance dans ces pensées, je revins à moi, je retournai me coucher, je retournai dans cet état d'énervement entre la veille et le sommeil, et je recommençai à parler seule. Arrivée au bout de mon inspiration, je recommençai depuis le début, et ma version avait considérablement changé. Je mentais, je me mentais, mais je n'avais rien d'autre, surtout pas la vérité. Puis je me tûs. Et je prêtai l'oreille à l'orage qui avait éclaté entre-temps.

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Le lendemain matin, la chaleur avait repris son bourdonnement au-dessus de ma tête. Je sortis sur le seuil de ma porte pour prendre sur moi une parcelle de soleil. En ouvrant la porte, je remarquai qu'une enveloppe était posée sur le paillasson. Je me baissai et la ramassai. Je la tournai et la retournai, mais aucun nom d'expéditeur ni de destinataire n'y figurait. Je l'ouvris alors, pour en sortir une simple feuille de papier, une feuille quadrillée certainement déchirée d'un cahier, sur laquelle était griffonnée visiblement à la hâte un court message:

Chère demoiselle,

Rencontrons-nous à sept heures comme tous les soirs. Mais cette fois-ci, pourquoi ne nous rencontrerions-nous pas devant votre portail plutôt que derrière cette barrière de silence?

Décontenancée, déçue et révoltée, voilà comme je me sentais d'avoir finalement découvert... que ton écriture était différente de celle de mon fantôme du passé. En colère, triste et perdue. Comment avais-tu osé briser la perfection de mon amour retrouvé? Je passai la journée en proie à ces sentiments vénimeux, et mon humeur noire se répercuta sur toute chose que j'entrepris, sans en réussir aucune.

A quelques minutes de sept heures, désespérée de devoir abandonner mon rituel, maintenant que la réalité l'avait profané, je descendis les stores, et dans l'ombre je me terrai, accompagnée de ma seule mélancolie, ma si fidèle mélancolie. Finalement que pouvait-il me rester sauf la certitude que le monde ne s'effondrait pas que parce que je faisais tout pour suspendre le temps?

Quand l'horloge murale passa à sept heures, une larme coula sur ma joue, s'attarda sur mon menton, puis vint s'écraser sur ma main. Voici comment j'enterrai mon premier amour: sans cérémonial, sans épitaphe.

Sans que ma tête ait eu le temps de contrôler mon corps qui se mit à agir de lui-même, je me levai, ouvrit la porte, traversai les quelques mètres qui me séparaient du portail. J'avançai les yeux rivés sur mes pieds qui avançaient, hébétée de ce qui se passait. Quans je m'arrêtai à hauteur du portail, je levai les yeux, et je te vis, qui m'attendais. Sur ton visage je lus un grand sourire, si différent de celui de mon premier amour. Tu me saluas, avec une voix si différente de celle de mon premier amour, et dans le court instant de silence qui précéda ma réponse, tu me regardais avec un regard si différent de celui de mon premier amour. Je sentis à cet instant une blessure se cicatriser sur mon coeur. Peut-être qu'un jour tu m'infligeras aussi une cicatrice au coeur, mais en cet instant je ne m'en souciai pas. Finalement n'est exempt de cicatrices que le coeur qui n'a jamais vécu. En ce moment précis, je sus que je n'aimais ni ta différence ni ta ressemblance avec le passé, je n'aimais que toi, simplement toi, tel que tu m'apparus à cet instant.

"Allons marcher", dis-je pour briser définitivement et irrévocablement la barrière de silence.

Alors que nous marchâmes, nous parlâmes, longtemps, très longtemps. Arrivés au bout de notre inspiration, nous recommencions depuis le début, et la version n'avait pas changé. Nous nous disions la vérité, et le mensonge restait en arrière, derrière la barrière de silence. Puis nous nous tûmes. Je te pris la main, et par ce geste je recommençai à vivre dans le présent.

vendredi 21 mai 2010

Vie et mort d'une hypersomniaque

Hypersomnie : n.f.; Ensemble de troubles du sommeil dont la principale caractéristique est une somnolence diurne excessive.

En deux mots: je passe ma vie à dormir. A première vue cela pourrait sembler agréable; en effet est-il créature plus heureuse qu'un chat prélassé sur une douce couverture chaude dix-huit heures sur vingt-quatre? Dans les faits, mon hypersomnie, c'est plus une mort qu'un mode de vie. Dormir plus que de raison, c'est se soustraire au temps, sombrer dans l'inaction aux moments des grands événements, ne jamais sortir du brouillard, être prisonnier d'un corps au bout du rouleau.

Depuis ma bulle cotonneuse, je me rends bien compte de l'incompréhension de mon entourage: paresseuse, démotivée, paumée, voilà les mots que je lis dans leurs yeux. La réalité est tout autre: le moindre effort investi me coûte une énergie formidable qui laisse mon corps et mon esprit en défaut; plusieurs heures de sommeil seront nécessaires pour recharger mes batteries (mais elles ne se rechargent jamais totalement). L'un des pires crimes que j'aurais pu commettre dans une société comme celle-ci est de ne pas être productrice de bénéfice, génératrice d'activités, consommatrice de l'excitation globale, junkie du mouvement, restless for life. Tant pis. Le monde devra se satisfaire de ma marginale inefficacité. Je me remettrai sur pied pour moi et non pour eux.

Dans ma brume somnolente, j'ai du mal à situer les dates, à retenir les mots. Et voici ce qui m'embête le plus: perdre l'inspiration par la perte des repères spatio-sémantico-temporels, l'amorphie intellectuelle par dissolution progressive de l'esprit dans le sommeil. En un mot l'oubli de soi. Car le lit de l'hypersomniaque est le cimetière de la pensée.

Les narcoleptiques ont cette chance/malchance d'avoir des hallucinations éveillées, peut-être que ca rajoute un peu de piment au processus; en tout cas pour une stupide hypersomnie idiopathique on a pas le droit à ce petit bonus, on doit se contenter de la fatigue perpétuelle. Ne crachons pas dans la soupe, le narcoleptique échangerait certainement sa situation contre celle de l'hypersomniaque quand il s'agit de catatonie et d'endormissements impromptus dans les situations émotionnellement chargées.

Alors que je tapote sur mon clavier, l'oreiller m'appelle: j'ai envie de m'allonger, j'ai besoin de dormir. Pourquoi la vie ne sait pas m'appeler avec autant de séduction que la mort du sommeil? Parce que ah oui j'oubliais, l'hypersomniaque est prédisposé à la dépression, et pour lui vivre c'est s'écorcher, alors mieux vaut se laisser abrutir par le sommeil.

La seule question pertinente qu'on à propos de l'hypersomnie (en dehors des pourquoi du comment et de comment s'en sortir) est: un hypersomniaque dort la majeure partie de la journée, mais rêve-t-il la majeure partie de la journée? Dans mon cas,oui. C'est vraiment la cerise sur le gâteau, la seule chose qui fait de cette pathologie la peine d'être vécue.

Dans mon sommeil de plusieurs mois j'ai changé: j'ai mûri, j'ai mis certaines choses en perspective, j'ai réfléchi (avec mes moyens limités) du fond de mon lit à ce qui a causé la majeure partie de mes échecs. Bilan: la peur d'échouer m'a paralysée la majeure partie de ma vie, et il a fallu que je devienne hypersomniaque et donc enchaînée à l'inaction pour que je me rende compte: je n'étais pas plus vivante avant la déferlante de sommeil que maintenant; c'est juste que par un jeu d'activité apparente (aller-venir au travail, parler de stratégies dans des meetings, être en mesure de respecter un horaire de contraintes), les gens m'ont cru vivante toute ma vie alors qu'ils me voient morte maintenant. Aujourd'hui, paupières closes je sais une chose: si un jour j'éradique mon hypersomnie, ce sera pour vivre une vraie vie, loin de la peur de l'échec paralysante, loin des jugements des autres. S'il a fallu mourir de sommeil pour en prendre conscience, je ne regrette pas d'avoir du en passer par là.

Un jour je retrouverai ma force pour escalader des montagnes, terrasser des dragons, mener des projets ambitieux et les réussir, aimer, être aimée, rire pour la vie, aider ceux qui souffrent de la même incompréhension que j'ai vécue. Mais en attendant je vais aller dormir.

mardi 18 mai 2010

La solitude du papillon


Ephémère, telle est la vie du papillon. Quelques jours lui suffisent pour faire le tour de sa destinée, bien trop courte pour s'encombrer d'une mémoire, de souvenirs ou de blessures du passé. Le battement d'ailes précédent est déjà oublié, le prochain n'existe pas encore. Pourtant chaque battement d'ailes est une invitation au chaos et à une nouvelle destinée pour le monde. Mais ceci, le papillon ne le sait pas.

La vie est-elle plus agréable quand la mémoire fait défaut, quand toutes les fois sont des premières fois, quand chaque plaisir est un instant primordial, quand les peines ne laissent pas de cicatrice, quand tout ce qu'il y a à savoir d'une existence n'aura jamais à être appris au prix d'erreurs et de défaites, quand l'instinct suffit?

Il est des jours où j'aurais tout échangé contre l'amnésie; j'aurais pu devenir un papillon-femme aux ailes froissées, née dans un cocon de feutre, buvant le nectar de paisibles fleurs, volant en désordre vers une lumière aveuglante qui m'aurait transformée flamme incandescente multicolore. En l'absence de mémoire je n'aurais jamais aimé, jamais haï, jamais désiré, jamais regretté. Contrairement à l'araignée qui tisse, le fil de ma chronologie n'aurait pas été matérialisé, et il ne resterait aucune trace de mon passage, sinon quelques grains de pollen lancés au vent ou quelque cataclysme chaotique... tout ou rien.

Sans persistance, sans continuité, ni conscience, ni personnalité. L'absence du soi, aussi ténu soit-il dans l'espace et dans le temps, c'est la solitude du papillon. Il n'est point de créature plus seule que celle qui n'a pas de soi propre à saisir à chaque instant, qui se trouve privée du seul vrai compagnon avec lequel une vie est traversée de bout en bout, sa mémoire.