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dimanche 18 mars 2012

Le manteau du gouverneur

Il était une fois un gouverneur qui aimait s'évader de temps en temps de ses obligations en voyageant incognito à travers le pays. Il rangeait alors son riche manteau et revêtait les guenilles usées d'un homme simple. Un jour, alors que le soleil se couchait derrière l'horizon, notre marcheur frappa à la porte d'un riche marchand de la région. Le maître de maison apparut à la porte et le voyageur lui demanda le gîte pour la nuit. Le marchand accepta, car c'était un devoir religieux d'offrir l'hospitalité aux voyageurs, mais il le fit de très mauvaise grâce et ne chercha pas à cacher son déplaisir. Il délégua à un de ses serviteurs de s'occuper de l'homme.
On installa le voyageur qu'on ignorait être le gouverneur dans un coin de la cuisine et on lui servit un bol de bouillon clair avec un quignon de pain dur pour tout repas. Puis on lui désigna pour passer la nuit un emplacement étroit sous des escaliers sur lequel on avait déroulé une paillasse si mince que la moindre aspérité du sol dur pouvait marquer la peau. Ainsi le gouverneur passa la nuit, et dès la montée du jour il repris le chemin.
Quelques mois plus tard, le gouverneur eut à repasser dans cette même ville où le marchand résidait pour arbitrer un différent entre représentants locaux. Une foule de notables accourut de toute part pour l'inviter pour la nuit. Parmi ceux-ci se trouvaient le riche marchand, qui n'hésitait pas à faire des coudes pour s'approcher au plus près du gouverneur. Le gouverneur déclara qu'il acceptait l'invitation du marchand, qui ne se sentit plus de joie d'un tel honneur.
Le soir même, on installa le gouverneur à la place d'honneur d'une somptueuse table couverte de dizaines de verres en cristal et de centaines de couverts en argent. Le premier plat arriva: une bonne vingtaine de pigeonneaux farcis. Lorsque tout le monde fut servi, le gouverneur fit une chose étrange: il ne porta pas la nourriture à sa bouche mais la déversa par cuillerées entières sur le manteau qu'il portait, son somptueux manteau de gouverneur. Les convives furent choqués par l'étrangeté de la scène, mais personne ne dit mot.
Puis on amena le deuxième plat: une bonne vingtaine d'oies rôties. Lorsque tout le monde fut servi, de nouveau le gouverneur déversa la nourriture sur son manteau. Il en fut de même lorsqu'on apporta le troisième plat - une vingtaine de moutons grillés – et la bonne vingtaine de différents desserts qui suivirent.
Au moment du coucher, on installa le gouverneur dans une belle chambre avec un beau lit au matelas rembourré de plumes de colombes. Au milieu de la nuit pourtant, la gouvernante réveilla en panique le maître de maison. Elle l'emmena jusque sous les escaliers, où dormait le gouverneur, installé sur la mince paillasse. Stupéfait, le marchand réveilla le gouverneur.
« Votre Excellence, que faites-vous ici sous l'escalier alors que nous vous avons mis à disposition une chambre. Celle-ci ne serait-elle pas à votre goût?, demanda le marchand.
- Au contraire, mon cher ami, c'est une bien belle chambre. Seulement, je n'oserais dormir dans un lit qui ne me fut pas offert, ni voler un lit à celui à qui il a été offert, répondit le gouverneur.
- Mais que racontez-vous, votre Excellence? Nous vous avons bien offert ce lit.
- Non, vous ne m'avez pas offert ce lit. Il y a quelques mois, je suis venu ici presque nu, et on m'offrit un bouillon clair pour dîner et cette paillasse pour dormir; aujourd'hui, je suis vêtu d'un manteau, et on m'offre un splendide dîner et un lit douillet. J'en conclus que ces honneurs ne furent pas faits à ma personne mais à mon manteau. »

Sur ce, le gouverneur se recoucha en tournant le dos au marchand. Celui-ci se retira et avant de regagner sa propre chambre, il passa par celle qu'il avait offerte à son invité: sur le lit rembourré de plumes de colombes était posé le manteau du gouverneur.

lundi 26 septembre 2011

Conte berbère tunisien traditionnel - La vieille dame et le Prophète


Ce conte nous a été raconté par ma tante lorsque nous étions enfants. Cela fait plusieurs années que ma tante est décedée (Allah ait son âme), mais je n'ai jamais oublié le conte. Je n'ai jamais entendu personne d'autre le conter, et j'ai donc eu peur qu'il tombe dans l'oubli - d'où l'idée de le transcrire (ici en français). J'encourage tous les Nord Africains à transcrire au mieux les contes traditionnels de nos régions, que ce soit en berbère, en arabe ou en une autre langue, nos belles histoires gagnent à être lues par le plus grand nombre.
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La vieille dame et le Prophète
conte tunisien de la région de Bizerte,
raconté par Fatma Zaroui et transcrit par Ines El-Shikh

Il était une fois une vieille femme qui vivait seule dans une vieille maison sur une colline près de la mer. Dans le village voisin, peu connaissaient encore son vrai nom, car tous l'appelaient Jeda (grand-mère) quand elle venait vendre les oeufs de ses poules et le lait de sa vache, et avec l'argent gagné faire ses courses.

La vieille femme était une femme simple mais bonne et pieuse. Elle n'avait pas reçu d'instruction et on ne lui avait jamais appris à prier, alors elle priait toujours de la même façon, depuis toujours: elle levait les mains au ciel et elle disait:

Un panier descend, un panier monte
Le Seigneur nourrit Ses créatures et elles le prient.

Un jour, alors qu'elle était descendue de sa colline vers la mer pour ramasser les palourdes accrochées aux rochers pour son dîner, elle vit sur la plage une embarcation brisée échouée et un homme inanimé près d'elle. Elle courut vers l'étranger et vit qu'il respirait encore. Rassemblant alors toutes ses forces, elle hissa l'homme sur son dos et monta la lentement colline, au prix d'un effort surhumain. Elle l'installa confortablement chez elle et le couvrit de plusieurs peaux de moutons et alluma le feu pour réchauffer l'air et cuisiner une bonne soupe.

Plusieurs heures passèrent et l'homme se réveilla. Elle lui apporta un bol de soupe chaude qu'il avala avec appétit. Il la remercia alors de lui avoir sauvé la vie. Il lui demanda si elle pouvait l'héberger pendant un mois, car c'était le temps qui lui serait nécessaire pour réparer sa barque et reprendre le large. Elle acquiesça.

- Qui êtes-vous et jusque où voyagez-vous? , lui demanda-t-elle.
- Je suis le Prophète, répondit-il. Je ne sais quelle est la destination de mon voyage, je sais seulement que c'est Dieu qui m'a ordonné de partir en mer.

La vieille dame resta sans voix. Le Prophète chez elle! Quel honneur! Très vite elle eût honte de recevoir aussi chichement l'Envoyé de Dieu et se leva aiguiser un couteau pour égorger sa vache afin de pouvoir lui offrir un repas de qualité. Le Prophète insista pour qu'elle n'en fasse rien. Néanmoins, il fût très touché par la générosité et l'hospitalité de la vieille dame et il voulu la remercier sans savoir comment. Il lui demanda alors quelle était la chose qu'elle désirait le plus, afin de pouvoir intercéder pour elle auprès de Dieu Lui-même:

- Ô Envoyé de Dieu, pouvez-vous m'apprendre la façon correcte de prier?
- Bien entendu, je vous montrerai comment je prie et vous suivrez mon exemple.

Pendant un mois entier, le Prophète et la vieille dame prièrent ensemble plusieurs fois par jour. Il lui montra et re-montra les gestes et les paroles, jusqu'à ce qu'elle les connaisse parfaitement par coeur. Au bout d'un mois, le Prophète avait fini de réparer sa barque et il voulu reprendre la mer. La vieille femme lui prépara un panier de provisions et l'accompagna sur la plage. Il poussa son embarcation dans l'eau et monta à son bord. Alors que les vagues l'emportaient au large, la vielle dame voulut faire une prière pour demander à Dieu de le protéger des dangers de la mer, mais elle se rendit compte qu'elle avait complètement oublié ses enseignements sur la prière!

- Envoyé de Dieu!, lui cria-t-elle. J'ai oublié comment prier!
- Ce n'est pas grave!, lui répondit-il en criant par delà les vagues, alors qu'il disparaissait à l'horizon. Priez comme vous en avez l'habitude et Dieu vous écoutera!

Et jusqu'à la fin de ses jours la vieille dame continua à prier comme elle en avait l'habitude, car elle savait que même si ses mots étaient simples, le Seigneur voyait à l'intérieur de son coeur l'immensité de sa foi:

Un panier descend, un panier monte,
Le Seigneur nourrit Ses créatures et elles le prient.

lundi 22 novembre 2010

Avatar onirique


Je me souviens de cette année que j'ai passée à dormir. Hypersomnie. Mon corps, gagné par une anesthésie implacable, ne m'appartenait plus, ne répondait plus. Mon esprit, lui, se démenait comme un otage ligoté et caché dans le coffre d'une voiture à l'arrêt, abandonnée au bord d'une route désertée; il avait beau crier, personne n'était là pour l'entendre. Mais était-ce réellement le coffre d'une voiture ou était-ce un cerceuil? Je n'en sais rien. Ma vie s'est résumée au sommeil, et les rêves sont devenus plus réels que ma réalité. Etait-ce parce que mes sens étaient endormis que je ne percevais plus très bien le monde extérieur, ou était-ce parce que confinée dans une enveloppe inerte que les sensations intérieures ont décuplé d'intensité? Je n'en sais rien.

Les personnages de mes rêves étaient les compagnons fidèles de cette année hypersomniaque. Aujourd'hui encore, je les considère être parmi mes meilleurs amis. Je vous vois venir - Inès a-t-elle perdu la tête pour nous parler de ses amis imaginaires?. Soit, admettons que j'aie perdu la tête; il est conseillé de laisser au fou l'occasion d'exprimer son délire - hochez donc la tête d'un air compréhensif et compatissant. Oui, les personnages de mes rêves ont été mes fidèles compagnons. Il en est que je n'ai croisé qu'une fois, et qui m'ont néanmoins laissé une vive impression: c'était le cas par exemple de ce vieux bonhomme édenté au regard espiègle de garnement turbulent. Certains étaient récurrents et une sorte de familiarité s'était installée entre nous au fil du temps, ce qui nous donnait le droit de nous tutoyer et de prendre des nouvelles à l'occasion: je ne manquais jamais de partager un brin de conversation avec la charmante hôtesse d'accueil de l'hôtel dans lequel j'avais habitude de descendre à chacun de mes séjours néptuniens. Et il y en avait un qui était omniprésent.


Je ne saurais dire si j'ai pris conscience de sa présence dans mes rêves que depuis mon année hypersomniaque, ou si je l'ai toujours su, sans que j'en garde le moindre souvenir diurne. Toujours est-il que sa présence discrète mais continue dans mes songes devint un élément rassurant de mes longues heures de sommeil. Je l'aperçus une première fois alors que je me frayais un chemin dans une foule dense d'êtres tous semblebles, tous vêtus de gris et de noir, marchant tous dans la même direction, la direction opposée à la mienne; il se cachait derrière les silhouettes en mouvement si habilement que je ne pus voir précisément ses traits. Je ne retenus de lui que son habit d'une blancheur éclatante. Les nuits suivantes, je ne fis toujours que surprendre un mouvement, une ombre furtive ou un bruit léger comme un tissu qui se froisse. Il se dérobait toujours à temps pour que je ne puisse voir son visage. Bien que son attitude me décontenançait, je savais d'instinct que je n'avais rien à craindre de cet inconnu.


Un soir, isolée dans ma tristesse, murée dans ma mollesse hypersomniaque, je m'endormis d'un sommeil si subit que je n'en avais pas eu le temps de me déshabiller avant de me coucher. Je tombai dans le monde de mes rêves par une chute aussi vertigineuse que celle qui mena Alice au Pays des Merveilles. J'heurtai le sol dur bruyamment. Il faisait noir. Il n'avait jamais fait noir dans mes rêves. Je me relevai pour parcourir l'espace à tatons, je n'y trouvai que des murs, sans aucune issue. Je ne sus que faire. Je m'assis pour attendre, convaincue de devoir mourir ici, ou d'y être déjà morte, condamnée à une éternité sans lueur. Le désespoir le plus noir me gagnait, alors que j'énumérais mentalement les regrets et les remords d'une vie à peine à moitié vécue, presque totalement passée dans un lit à dormir et à pleurer. Je tremblais de froid dans cette obscurité chargée d'humidité et de silence. Au bout de ce qui me sembla de longues heures, je me rappelai la silhouette vêtue de blanc qui me suivait partout dans mes songes. Etait-ce possible qu'elle m'ait suivie jusqu'ici? A peine eus-je formulé la question en pensée, qu'un murmure me caressa l'oreille: Oui, je suis ici, j'ai toujours été ici.


Je ne sursautai pas de cette voix inattendue répondant à une question que je n'avais même pas formulée, cette voix qui me sembla connue sans que je ne l'aie pourtant jamais entendue. Je tournai la tête vers la direction d'où était venu le son.


- Me suivez-vous dans mes rêves, ou faites-vous partie de mes rêves?
- Je suis votre avatar onirique tout comme vous êtes mon avatar effectif. Nous sommes les deux faces d'une seule et même pièce.
- Pourquoi n'ai-je commencé à vous voir vu que récemment si nous ne sommes qu'un?
- Vous passez trop de temps dans la même moitié de notre terre commune: vous penchez plus vers le sommeil que vers la veille.
- Je n'arrive pas à combattre. Je suis si fatiguée...
- Je le sais, je suis aussi si fatigué... parfois, je nous sens mourir.
- Je ne me sens pas la force de vivre. Peut-être suis-je dans le fond de ce puits noir pour m'allonger dans le froid et attendre la fin.
- Non. Nous sommes ici parce que de votre veille, vous ne laissez pas la vie vous atteindre et laissez votre corps mort-vivant devenir le rempart qui vous sépare de votre destin.
- Je ne crois pas avoir de destin à accomplir.
- Le destin est le nom que nous donnons à l'ensemble des fins fils qui relient les rêves aux réalités. C'est une interdépendance. Aucune réalité n'existe sans rêve pour avoir influencé sa naissance; et inversement.
- Comment puis-je nous empêcher de mourir?
- Vivez votre réalité. Cessez de la craindre et de la fuire dans votre sommeil. Battez-vous contre ce qui vous lie les mains. Laissez votre corps ressentir le monde qui l'entoure. Cessez de ne pas croire en vos ambitions, jetez-vous à corps perdu dans vos projets. Ne vivez pas à moitié, vivez; n'aimez pas à moitié, aimez.

Je tendis les bras. Je le trouvai. Je l'étreignis. Il m'étreignit. Mes tremblements diminuèrent d'intensité, le froid avait de moins en moins prise sur moi. Lorsque je cessai de trembler totalement, je me rendis compte que lui par contre tremblait si fort que son corps semblait gouverné totalement par des vagues sismiques aléatoires. Je voulus calmer ses tremblements, mais je ne savais comment faire. Je voulus le serrer contre moi plus fort, mais mes bras ne se refermèrent autour de rien. Il avait disparu.

Je me retrouvai seule dans ce puits noir, mais je n'avais plus froid et je n'avais plus peur, et je profitai du doux silence de cette nuit pour projeter sur les parois de pierre le film de mes joies d'enfant dont j'ignorais jusque là me rappeler avec autant d'acuité. Les lumières et les rires emplirent l'obscurité, et je laissai mon imagination resculpter le paysage, en un sublime jardin de fleurs multicolores. Je peuplai le jardin avec mes souvenirs et les êtres aimés, y compris ceux que j'avais perdu. J'esquissai des contours en l'air avec les dix doigts et je vis sous mes yeux se matérialiser des nouveaux êtres que je ne connaissais pas encore, des scènes que je n'avais pas encore vécues. J'étais là au milieu de mes amours passés et de mes amours futurs, entre mes anciennes victoires et mes succès à venir; j'étais là à regarder mes futurs enfants jouer avec mes ascendants décédés, à surveiller du coin de l'oeil cet homme qui n'était pas encore entré dans ma vie mais que j'aimais déjà plus que moi-même. Son regard fait de deux diamants noirs croisa le mien, et nous échangeâmes un sourire, avec l'assurance de bientôt nous trouver dans nos réalités respectives, ou plutôt de nous retrouver enfin. Je me tenais debout entre le passé et le futur, j'étais le point pivot de mon destin.

Au loin j'aperçus le jeune homme, mon avatar onirique. Pour la première fois je vis son visage: il me ressemblait tant qu'il ne pouvait être que mon jumeau. Il leva haut la main, l'agita brièvement comme pour me saluer, m'adressa un clin d'oeil entendu avant de disparaître derrière l'arbre le plus proche. Il avait toujours été là et sera toujours là, et il était gardien de mes rêves comme j'étais gardienne de ses veilles.

Je m'allongeai dans l'herbe verte, aux brins hauts et délicieusement odorants. Je me laissai gagner par la torpeur et je glissai lentement, lentement.... vers le réveil dans ma réalité, dans mon lit, dans ma chambre.

vendredi 30 juillet 2010

11:30

Il était une fois un petit garçon qui détestait l'école. La grammaire l'ennuyait, les mathématiques lui causaient des maux de tête, la géographie lui faisait perdre le Nord. Il était le dernier de la classe, et cette situation désespérée n'était pas sur le point de changer. Il ne s'entendait pas avec ses camarades de classe, qui le mettaient à l'écart et le qualifiaient de bizarre, sans qu'il sut exactement pourquoi. D'ailleurs, il semblait également attirer l'inimité des adultes: il était toujours puni par les professeurs même pour des bêtises qu'il n'avait pas commises, accusé de vol par les caissières quand il n'en était rien, soupçonné par les voisins de causer des dégâts dans leur jardin dont il n'avait jamais été responsable. Il n'y avait guère que sa mère, avec qui il vivait seul, qui lui témoignat de l'amour et de la bienveillance; elle le réconfortait de ses difficultés avec les autres en lui assurant que tôt ou tard, chacun finissait par trouver la place dans le monde qui devait être la sienne.

Ce matin-là, à l'école, on passait les épreuves trimestrielles. Assis au fond de la classe comme à son habitude, le petit garçon était bloqué sur un problème de géométrie auquel il ne comprenait rien. Ses yeux faisaient des aller-retour incessants entre sa feuille désespérément blanche, l'horloge murale qui lui faisait face et ses camarades qui ne cessaient de remplir des pages et des pages de calculs. Le surveillant le regardait avec un air mauvais, l'air de lui dire qu'il allait bien finir par l'attraper en flagrant délit de triche. Quand l'horloge murale afficha 11:30, la panique prit le petit garçon au ventre. Il ne restait plus qu'une demi-heure et il n'avait même pas complété le moindre des six exercices de l'examen! Si seulement l'horloge pouvait s'arrêter le temps que je finisse l'épreuve!, se mit-il absurdement à espérer. Il replongea dans son problème de géométrie et tenta d'y trouver une solution tant bien que mal.
Quand il eut terminé la géométrie, il leva les yeux pour voir combien de temps il restait. L'horloge murale afficahit... 11:30... incrédule, le garçon se frotta les yeux pour dissiper l'illusion optique qui s'était sûrement jouée de lui. Il regarda de nouveau l'horloge murale... 11:30... l'horloge était sûrement en panne, c'était la seule explication plausible! Il voulut demander l'heure à son voisin de bureau (pour une raison qui lui échappait, sa mère lui avait toujours refusé d'avoir une montre), se tourna vers lui et le vit, la plume et la main immobiles, le visage sur lequel on lisait une expression de concentration comme figé. Le petit garçon l'observa un moment et il vit que son camarade ne clignait pas des yeux. Il se tourna alors vers le reste de la classe et vit que de la même façon, tous les élèves ainsi que le surveillant, tous étaient totalement immobiles. Il ouvrit grand la bouche, et s'il avait été un peu moins bouleversé par cette surprise, aurait pu en sortir un cri de joie: il avait figé le temps!

Bien vite, dans son euphorie, il tenta de se raisonner, de se dire que ce moment de grâce ne durerait pas et qu'il fallait en profiter. En un éclair il se rendit au premier rang de la classe, pris la copie du meilleur élève, en copia tout le contenu sur sa propre copie, revint s'asseoir à sa place au fond et heureux comme il ne l'avait jamais été, attendit que le monde reprenne sa danse habituelle. Il attendit. Longtemps. Rien ne se passa.

Il se dit alors que certainement, comme il avait arrêté le temps, il suffisait de vouloir très fort le redémarrer pour qu'il le fasse. Mais avant cela, il comptait bien profiter de cette occasion unique pour faire tout ce dont il avait toujours rêvé. Il sortit de la classe au pas de course, se rendit dans la classe d'à côté, où tout le monde était figé aussi en plein examen, se dirigea vers une jolie fille brune aux longues nattes assise au troisième rang, une jeune fille de deux ans son aînée dont il avait toujours été secrètement et désespérément amoureux sans qu'elle ne remarque jamais jusqu'à sa simple existence. Il se pencha et déposa un long baiser sur ses lèvres figées. Exultant, il quitta en courrant la classe et se rendit dans le préau, où il joua jusqu'à épuisement à la balançoire dont les autres écoliers ne lui laissaient jamais l'accès. Puis il se rendit d'un pas joyeux au supermarché remplir ses poches de bonbons. Il s'assit sur un banc de la grande place du centre-ville et les avala littéralement en se délectant du spectacle de ces dizaines de passants immobiles comme des statues, parfois dans des positions comiques. Il trouva un pickpocket en train de s'emparer du portemonnaie d'une dame, alors il le remplaça par un moineau figé qu'il prit sur une branche. Il riait d'avance de la stupeur du pickpocket quand le temps reprendrait.
Quand il se fut bien amusé, il retourna tranquillement à l'école. Une fois assis, sa copie sous ses yeux, il se concentra très fort à vouloir que le temps reprenne son cours. Au bout de quelques respirations, il regarda autour de lui. Rien n'avait changé, tout le monde était resté figé. Il se reprit à plusieurs reprises, mais à chaque tentative, il échoua. Il essaya de toutes ses forces, mais rien ne se produit. Il partit en courant de l'école et rentra à la maison, pour trouver sa mère immobile dans la cuisine. Elle avait été figée alors qu'elle sortait un gâteau du four, le gâteau préféré du petit garçon, au chocolat et aux amandes, qu'il lui avait demandé la veille. Il eut beau l'appeler, la secouer, la bousculer, elle ne s'anima pas. Un violent malaise le prit et il ne put que hurler sa rage, sa culpabilité, son désespoir d'être aussi impuissant.

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Il parcourut toute la région à la recherche d'un signe de vie, mais partout il ne trouva que des statues, partout il était 11:30 et partout la nuit n'existait plus. Il parcourut tout le pays, il parcourut le continent, puis les cinq continents. Le monde n'était plus qu'immobilité et silence. Au cours de son errance désespérée, il était devenu un homme, un très beau jeune homme au teint pâle et à la longue chevelure noire comme la nuit. Ses yeux avaient pris une teinte grise étrange et magnifique; cependant, une ombre de tristesse les habitait en permanence.

Quand il eut fini d'arpenter le dernier endroit sur Terre qu'il lui restait à visiter, une petite île volcanique sur le flanc de laquelle quelques rares maisons s'accrochaient, à l'intérieur desquelles il ne trouva que des statues humaines, il s'effondra. Pas même une larme ne put couler de ses yeux, tant la douleur était au-delà de toute forme d'expression. Face contre sol il resta apathique, aussi immobile que les statues qu'il rencontrait partout. Il n'avait d'autre projet que de se laisser mourir là. Soudain, quelque chose toucha son épaule. Cela résonna dans le corps du jeune homme comme une onde de choc. Il se retourna sur le dos, sous le coup de la surprise. Là il vit penché sur lui un très vieil homme au visage ridé et maigre. Ses yeux à la cornée jaunie le fixaient avec un air indéchiffrable. Le jeune homme n'en revint pas. Il se releva tout en observant avidemment l'inconnu. Debout, il constata que le vieil homme malingre lui arrivait à peine au niveau du nombril. De plus, ses oreilles étaient légèrement pointues et les doigts de ses mains décharnées anormalement longs au vu de sa petite stature; il avait posé à côté de lui un vieux sac en jute usé de partout, sale d'avoir visiblement été traîné dans toutes les poussières que contient le monde. Derrière lui, à distance respectable, il découvrit une foule dense d'êtres tout aussi merveilleux et inhabituels que le vieil homme - des magnifiques femmes lumineuses, de vieilles et laides sorcières, de géants hommes, des arbres animés, des animaux habillés comme des humains et parlant entre eux, des objets vivants par eux-mêmes, et tant d'autres encore. Tous sans exception étaient maigres et tenaient à peine debout.

- Nous t'avons enfin trouvé, dit le vieil homme d'une voix lasse.
- Trouvé? Me cherchiez-vous? Et comment se fait-il que vous ne soyez pas figés comme tous les autres?
- Mon jeune homme, je viens du Pays des Chimères Nocturnes. Notre monde naît des faiseurs d'histoires humains et se nourrit des rêves de ceux qui les écoutent et lisent. J'existe parce qu'un jour un d'entre vous m'a écrit sur le papier, mais je meurs de faim aujourd'hui parce que plus personne ne me nourrit de son imagination. Aujourd'hui la détresse et la famine détruisent notre monde et nous sommes voués à une lente extinction. Nous sommes sortis de notre pays et nous avons compris bien vite que le temps avait été arrêté, d'où la disparition des rêveries des hommes. Tu es notre dernière chance.
- Hélas je ne peux rien ni pour vous, ni pour moi... je suis aussi impuissant que vous face à cette situation.
- Non. Tu es beaucoup plus puissant que tu ne le croies. Tu as été incapable d'agir que parce que tu ignores qui tu es.
- Qui je... suis? Je ne comprends pas...
- Arrêter le temps n'est pas un pouvoir donné aux humains. Tu ne le possèdes que parce que tu viens du Pays des Chimères Nocturnes. En même temps, vivre toute une vie parmi les humains est impossible pour un habitant de mon pays né de l'imagination, tu es donc aussi un humain. En réalité tu né de l'union d'un homme du Pays des Chimères Nocturnes et d'une humaine. Par chez nous, nous connaissions bien ton nom, car tu es le fils de notre Roi. Nous croyions pendant toutes ces années que ta mère et toi étiez morts. Quand nous avons vu le temps arrêté, nous avons compris que tu étais encore vivant, et nous sommes venus à ta recherche.
- Mon père... un roi... ? Je n'ai jamais connu mon père et ma mère ne m'en a jamais parlé.
- C'est qu'elle n'en avait pas le droit. Laisse-nous te mener à ton père.

Et le petit homme saisit le vieux sac de jute et l'ouvrit. Au fond du sac, on ne voyait rien qu'une drôle de lumière rouge. Les créatures qui se tenaient debout derrière le vieil homme s'approchèrent et une à une, sautèrent dans le sac pour disparaître dans la lumière rouge. Quand tout le monde fut passé, le jeune homme fut invité par le vieux nain à en faire de même. Il sauta dans la lumière rouge et s'endormit doucement au son d'une berceuse alors qu'il attérissait comme une plume sur un épais tapis d'herbe bleue.

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Il se réveilla dans un lit confortable. On l'avait changé et lavé. Il s'assit au bord du lit et se leva lentement. La pesanteur dans le Pays des Chimères Nocturnes était différente de celle dans le monde des humains, le jeune homme avait l'impression de ne rien peser, comme ces astronautes sur la Lune qu'il regardait à la télé quand il était encore enfant. Il quitta sa chambre pour arriver dans un couloir sombre qu'il traversa, guidé par la lumière qui filtrait sous une porte tout au fond. Quand il y arriva, il frappa et attendit qu'une voix l'invitait à entrer. Il entra dans une pièce aux murs totalement blancs et extrêment froide. La chambre était totalement dépouillée à l'exception d'un bloc de glace au centre, à côté duquel était debout un homme coiffé d'une couronne rouillée - le Roi.

- Approche-toi, mon fils., dit-il.
Avant que le jeune homme eut le temps de parcourir la moitié, le Roi avait déjà accouru vers lui pour le prendre dans ses bras; l'étreinte dura longtemps, dans le silence ponctué par les pleurs de joie du Roi. Quand il s'en écarta, il le pris par la main et le mena vers le bloc de glace. Le jeune homme vit alors qu'une jeune femme en était prisonnière, une expression de surprise sur son visage. Elle ressemblait tant à sa mère qu'il crut d'abord que c'était elle.
- Ta soeur, répondit le Roi à la question avant qu'elle ne fut formulée. Elle est prisonnière de ce bloc depuis le jour tragique où je vous ai perdu ta mère et toi.
- Raconte-moi tout. Et aide-moi à redémarrer le temps.
- Je peux te raconter notre histoire; mais pour ce qui est du temps..., dit-il en tournant un regard chargé de larmes vers la jeune femme congelée.

Il entraîna son fils hors de la chambre blanche et le mena dans un petit salon aux murs décrépis. Ils s'assirent chacun sur un fauteuil aux couleurs vieilles. Ils se faisaient face. Le Roi dit alors:

- Quand je n'étais que jeune prince, j'étais aventurier et téméraire. Je faisais de nombreuses incursions dans le monde des hommes, sans jamais bien sûr enfreindre la loi suprême de notre pays: ne jamais se faire voir par les humains. En effet, l'existence de notre royaume n'est possible que dans la mesure où nous restons des rêves et des histoires pour les humains; si notre monde était révélé à l'autre, nous cesserions d'être des Chimères pour devenir une réalité, et nous ne pourions plus nous nourrir de pensées, sans pour autant pouvoir se nourrir comme des hommes; nous disparaîtrions bien vite. Un jour, il me prit l'envie de visiter ce qu'on appelait une ville dans le monde réel. J'attendis la nuit et m'aventurai dans une ville choisie au hasard. Cette découverte m'émerveilla tant que je pris l'habitude de me rendre à la ville; je passais des nuits entières à sauter de toit en toit, à regarder ce qui se passait derrière les fenêtres des habitations. C'est là que je vis ta mère pour la première fois. Elle dormait paisiblement et j'en tombai amoureux immédiatement. Je passai depuis toutes mes nuits à venir l'observer dans son sommeil. Un jour, n'y tenant plus, je l'enlevai en l'emmenai dans le Pays des Chimères Nocturnes. Quand elle se réveilla, une fois sa peur passée, nous passâmes deux années à nous aimer en secret, et de notre union nacquirent des jumeaux, ta soeur et toi. De part votre naissance princière, vous êtes venus au monde avec de puissants pouvoirs: tu peux ralentir ou arrêter le temps, alors que ta soeur peut le redémarrer ou l'accélerer. Hélas, mon père, qui était Roi à cette époque, commença à se demander pourquoi je refusais toutes les propositions de mariage qu'on me soumettait et pourquoi je m'absentais si souvent du Palais. Il me suivit la nuit tombée et quand il découvrit mon secret, il entra dans une colère noire. Il lâcha sur moi les soldats qui formaient son escorte. Je fus fait prisonnier. Avant d'avoir été attrapé, je réussis néanmoins à cacher mon épouse et mes enfants, en leur ayant indiqué l'endroit de la plus proche sortie vers le monde des hommes. Je fus jeté dans un cachot sans avoir vu ce qui arriva ensuite. On me raconta que tous trois vous étiez morts et je ne pus que le croire. Je restai prostré dans le plus sombre désespoir pendant des années. Un jour on me relacha: mon père venait de mourrir et je devais donc être proclamé roi. Je pris possession de ma fonction et celui qui fut chambellan de mon père vient un soir frapper à ma porte. Il ne supportait plus le poids du secret et voulut me révéler la vérité: ma fille n'était pas morte, elle avait été arrachée in extemis aux bras de votre mère alors qu'elle franchissait avec vous la porte du monde des humains et elle avait été emprisonnée d'un bloc de glace par un maléfice, condamnée à vivre et grandir à l'intérieur, consciente de l'immobilité, consciente du froid, consciente de la solitude. Il en fut ainsi car mon père n'a pas eu le coeur de supprimer celle qui était malgré tout sa petite-fille, tout en étant conscient que son existence même était un danger pour la stricte séparation des deux mondes et donc pour la perennité du monde des Chimères Nocturnes. Quant à ma femme et à toi, le chambellan m'apprit qu'il n'avait jamais su ce que vous étiez devenus, mais des rumeurs circulaient que mon fils ne pouvait être que vivant, étant donné qu'on avait découvert que la grave famine qui sévissait dans notre pays était due à un arrêt du temps dans le monde des hommes. Une expédition s'était mise à ta recherche et depuis je ne fais que t'attendre, tout en tenant compagnie à ta soeur.

Il fallut plusieurs minutes au jeune homme pour digérer tout ce qu'il venait d'apprendre: ses origines, l'histoire tragique de ses parents, l'existence d'une soeur.

- La seule personne à pouvoir faire repartir le temps est ta soeur, or elle est prisonnière. Il faudrait pouvoir la libérer, mais bien que j'aie tout tenté, elle est toujours sous ce maléfice.
- Existe-t-il seulement un moyen?
- Il en existe un, et tu es le seul à pouvoir le mettre en application.
- Lequel?
- De par votre jemellité, ta soeur et toi êtes les deux moitiés de la même âme. Il existe un état de conscience modifié où ces deux moitiés d'âme peuvent entrer en contact et former une synergie assez puissante pour briser cette glace. Mais sache que l'exercice est risqué: si vous échouez, ton âme peut rester à jamais prisonnière dans la glace, aux côtés de ta soeur.
- Je n'ai d'autre solution que d'essayer.

Il se rendit dans la chambre blanche auprès de sa soeur. Il la regarda, longtemps. Rien ne se passa. Il passa là des heures à tenter de toucher sa moitié d'âme, sans succès. Epuisé de ses efforts, il commençait à s'affaiblir et à sombrer dans le sommeil. Juste avant de s'endormir pour de bon, dans cet état si particulier entre la veille et le sommeil, il sentit une voix lui parler. Surpris, il tendit l'oreille et ressentit plus qu'il n'entendit que cette voix venait du cerceuil de glace. Dans cet état de torpeur il rencontra l'âme de sa soeur pour la première fois. Leurs âmes conversèrent longtemps; toute une vie qu'il ne soupçonnait pas jaillissait de cette interaction métaphysique. Ils se rappellèrent avoir été un jour une seule âme séparée en deux, ils se virent enfants se complétant, ils se souvinrent de notre déchirante séparation. Il vit une vie de glace défiler derrière ses paupières closes et elle vit derrière les siennes une vie d'errance dans un monde figé. Ils avaient vécu les mêmes souffrances dans deux destins parallèles. Un torrent de larmes inondait les joues du jeune homme, ses membres tremblaient. Une étreinte glaciale le sortit de cet état et il se réveilla tout à fait: il ouvrit les yeux pour constater qu'il était en train de serrer dans ses bras sa soeur pour la première fois. Quand elle leva sur lui un regard qui lui rappella à la fois sa mère et lui-même, il se sentit pour la première fois parmi les siens.
Main dans la main, ils allèrent trouvr leur père dans le salon usé où il faisait les cent pas pour conjurer son angoisse. Le bonheur d'avoir retrouvé ses deux enfants se submergea tout à fait et il lui fallut s'asseoir pour se resaisir et les contempler à sa guise. Après ces belles retrouvailles les jumeaux se hâtèrent dans le monde des hommes où il était encore 11:30. Il montra à sa soeur le monde dans lequel il évoluait. Ils se rendirent chez lui, auprès de la statue de leur mère. Elle était figée dans sa jeunesse, si bien qu'aujourd'hui elle semblait plus jeune que lui, son fils. Puis la soeur du jeune homme fit repartir le temps.
Ils rentrèrent tous trois dans le Pays des Chimères Nocturnes. Le Roi et son épouse retrouvée, devinrent, de mémoire de Chimère, les plus justes des monarques. Le prince et la princesse mirent leurs pouvoirs et leur condition particulière de mi-humains au service du royaume. Il devins un diseur d'histoires reconnu et elle devint une musicienne sans égale, car écrire des histoires, c'était arrêter le temps, et jouer de la musique, c'était faire défiler le temps.

vendredi 16 juillet 2010

La jeune fille sous le clair de Lune



D'aussi loin que je me souvienne, j'avais toujours été mélancolique. Enfant, j'avais développé un goût pour la solitude qui ne m'avais jamais quitté en grandissant; les autres m'ennuyaient, et je m'en étais toujours senti si éloigné, si différent. L'art avait été, au long de mon existence, le seul remède contre mon mal: il n'y a guère que lorsque je peignais que je me voyais clairement, il n'y a guère que lorsque j'écrivais que je me comprenais moi-même, il n'y a guère que lorsque je jouais de mon violon que je savais véritablement parler à voix haute. En dehors de ces ilots de survie, rien ni personne ne me rattachait ici. Je n'avais jamais aimé, et si j'avais été aimé, je n'en avais jamais rien su.

Au cours de mes après-midi longues et vides, j'avais pour habitude de me rendre aux différents musées de ma ville, d'y flâner, de me plonger dans les oeuvres de ceux qui comme moi vivaient avec le mal de vivre en eux. Parfois, un tableau m'inspirait et je passais des heures à le reproduire dans mon cahier de croquis. Un jour, un tableau changea ma destinée.

Ce tableau venait d'être exposé au musée. Je n'avais jamais entendu parler de l'artiste auquel on devait cette oeuvre. Le hasard avait fait que je me trouvais au musée ce jour-là. La foule qui se pressait devant ce tableau attisa ma curiosité et je voulus voir l'objet de cette agitation. Je me frayai avec grande difficulté un passage vers la toile, tant le groupe des curieux et des admirateurs était dense.

Quand j'arrivai enfin devant le tableau, je pus enfin lever les yeux sur lui et le voir pour la première fois. Je n'avais jamais rien vu de plus beau de toute mon existence. Devant moi, je vis une paisible clairière plongée dans la douce lumière d'un clair de Lune. Au milieu de cette clairière bordée de grands conifères, il y avait une petite étendue d'eau, comme un petit étang. Le croissant de Lune se reflétait sur la surface lisse et sans défaut de l'eau. Autour de la petite marre, les herbes folles formaient un tapis foisonnant, sur lequel il devait être si doux et confortable de s'endormir. Au bord de l'étang était penchée une jeune fille. Elle était entièrement nue et ses vêtement trainaient en petit tas négligé derrière elle. A genoux, le mains enfoncées dans l'herbe tout au bord de la marre, elle regardait son reflet dans l'eau. De son reflet ou de celui de la Lune, je ne saurais dire lequel illuminait le plus intensément la scène. La peau brune de la jeune fille, ses longs cheveux noirs et lisses laissés en liberté sur ses épaules et son dos, ses courbes sinueuses, ses membres délicats, son visage aux traits fins et parfaits à l'expression mélancolique et grave, tout dans cet être m'émut si fort, que j'en eus le souffle coupé. Sans que je puisse les retenir, de délicieuses larmes inondèrent mes joues. Je fermai les yeux pour mieux savourer le frisson voluptueux qui remontait ma colonne vertébrale.

Quand je les rouvris, il me fallut quelques secondes pour m'habituer à l'obscurité. Désorienté, je ne comprenais pas pour quelle raison tout autour de moi était si subitement sombre et silencieux. Quand je pus enfin voir distinctement ce qui m'entourai, je fus totalement stupéfait de reconnaître le décor du tableau que je contemplais. A ceci près que je ne regardais plus une toile, mais que j'évoluais dans la réalité qu'elle représentait. Je n'en croyais pas mes yeux, mais quel que fût l'effort que je fis pour me persuader que je devais être victime d'une hallucination ou d'un rêve éveillé, je ne pus totalement me convaincre de ces explications raisonnables, tant le réalisme de ce qui m'entourais était saisissant. Je ne pouvais qu'admettre que je me trouvais réellement dans ce décor.

Lorsque je fus remis à peu près de ce choc, une idée s'imposa à moi: la jeune fille devait être ici pas loin de moi! Je la cherchai du regard et la trouvai là où je m'attendais à la voir: au bord de l'eau, contemplant son reflet. Je m'approchai doucement d'elle pour m'arrêter à moins d'un mètre derrière elle et retins mon souffle alors que je contemplais son dos doucement caressé par la Lune. A cette distance, je me rendis compte qu'elle était en réalité en train de pleurer, doucement. Je ne sus que faire. Je sentis bien qu'elle ne s'était pas rendue compte de ma présence, et je restai là figé quelques instants à me demander comment m'approcher d'elle, comment lui adresser la parole, que faire pour la consoler. Au bout de quelques larmes, je l'entendis retenir son souffle, je la vis tourner la tête vers moi et me regarder, et je pus admirer le plus parfait des visages alors qu'une expression de stupéfaction et de colère s'y peignit. La jeune fille se jeta sur sa pile de vêtements, les serra contre elle, bondit sur ses pieds et courût disparaître derrière les arbres. Je courus derrière elle, mais elle connaissait visiblement bien la forêt car bien vite elle me distança. Quand je elle quitta totalement mon champ de vision, je n'eus d'autre choix que de rebrousser chemin jusqu'à l'étang. Je m'assis là où la jeune fille était agenouillée il y a peu de temps et me perdis dans mes pensées. Je savais que dans ce monde que je ne connaissais pas, rester près de l'étang représentait ma meilleure chance de la revoir. Car je désirais tant la revoir! Le bref instant pendant lequel son regard avait croisé le mien m'avait donné une certitude qui me suivrait pour le reste de mes jours: je l'aimais. Je l'aimais ardemment, passionnément. Elle s'était emparée de mon âme en un battement de cils, et je ne connaîtrais le repos qu'à condition de la retrouver.

Je ne sais pourquoi, je me mis à genoux et me penchai sur l'eau, exactement à la même façon de la jeune fille. Je scrutai un long moment mon reflet: mes cheveux châtain clair formaient des boucles folles sur ma tête, alors qu'une barbe de trois jours ombrageait les joues de mon visage olivâtre, alors que mes yeux noirs brillaient d'une drôle d'émotion. Je vis alors qu'au fond de l'étang, au même endroit que mon reflet, luisait quelque chose; il émanait de cet objet une faible et apaisante lumière bleue. Je n'arrivai pas à déterminer ce que cela pouvait bien être, mais je compris immédiatement que cette chose était la raison des pleurs de la jeune fille. Je tendis la main, mais alors qu'elle entra en contact avec la surface de l'eau, je fus surpris de ne pas pouvoir l'enfoncer, comme si l'étang était recouvert d'un plafond de verre.

Je ne sais combien d'heures je restai assis ainsi; assez longtemps pour que le soleil se lève. A la lumière du jour, la lueur bleue de l'objet était trop ténue pour être visible. Fatigué, je m'enfonçai dans l'ombre des arbres en lisière de la clairière et m'endormis vite. Mon sommeil fût long, reposant et si profond qu'aucun rêve ne le perturba. A mon réveil, il faisait à nouveau nuit. J'étirai mes membres endoloris et me levai. Lentement, je me dirigeai vers la clairière, mais m'arrêtai avant de l'atteindre pour l'observer. Là je vis la jeune fille, dans la même attitude que la veille. Cette fois-ci, je ne commis pas la même erreur et restai caché derrière un arbre pour la contempler. Quelles heures aussi délicieuses que douloureuses je passai ainsi à la fois si loin et si proche de l'objet de mon amour!

Pendant plusieurs semaines, tout continua ainsi. La journée je dormais et m'occupais de mes besoins vitaux, et la nuit j'observais à la dérobée la jeune fille. Elle arrivait toujours tard quand l'obscurité se faisait dense, et je passais les quelques heures nocturne avant son arrivée à tenter de briser la surface solide de l'étang, sans jamais parvenir à ne serait-ce qu'égratigner le plafond de verre. Je désirais libérer l'objet pour pouvoir le présenter à la jeune fille et ainsi gagner sa confiance, mais hélas j'étais désormais bien à court d'idées. Un soir, las d'essayer et d'échouer, je m'assis au bord de l'étang et sortis de ma poche la flûte que j'avais faite de mes mains dans la journée. Cette longue période sans mon violon m'avait laissé nostalgique de la musique, et bien que je n'eus jamais joué de la flûte, j'en avais confectionné une, car c'était là le seul instrument dont la construction ne me sembla pas trop compliquée. Je commençai à jouer de ma flûte, de manière très imparfaite. Au fil des minutes je pris mes marques et les notes se firent moins dissonantes. Quand je sus à peu près me servir de mon instrument, je tentai laborieusement de jouer une mélodie que j'avais composée il y a longtemps pour mon violon, adaptée à ma nouvelle flûte. Après plusieurs répétitions, j'obtins quelque chose d'à peu près harmonieux. Là, un phénomène étrange se produisit: la surface de l'étang trembla, comme sous l'effet d'une petite vague. Je rejouai mon morceau, et la surface ondula à nouveau. Je fermai les yeux, pris mon souffle, m'investis dans mes notes et me laissai aller à ma mélodie, la ressentant en moi, la faisant vibrer dans ma chair, lui ouvrit toutes les vannes de mon esprit. Quand j'eus fini, j'ouvris les yeux, posai ma flûte, me pencha sur la surface maintenant mouvementée de l'étang, plongeai la main puis le bras dans l'eau et ramassai l'objet luisant. C'était un coeur. Un coeur gros comme le poing et brillant comme une étoile bleue.

J'attendis la jeune fille le coeur entre les mains. Quand elle arriva, elle commença par un mouvement de recul en me découvrant auprès de l'étang, mais l'éclat de l'objet la retint. Une expression d'émerveillement se dessina sur ses traits alors qu'elle s'approcha de moi. Petit à petit elle se défit de chacun de ses vêtements, et quand elle arriva à deux pas de moi, nue, elle s'arrêta. Elle tendit les deux mains, un sourire extatique aux lèvres, et j'y déposai le coeur bleu. Elle s'en saisit, et le serra contre sa poitrine. Là, le coeur se mit à s'enfoncer dans sa chair et il disparût bientôt sous sa peau. Elle leva les yeux vers moi, parcourut la distance qui nous séparait, se mit sur la pointe des pieds et m'embrassa. D'une voix enchanteresse elle me dit:

- Vous m'avez libéré du maléfice qui m'a été jeté il y a bien des années de cela: j'étais condamnée à regarder tous les soirs mon coeur sans jamais pouvoir l'atteindre. Je n'aurais jamais cru qu'il fallait qu'un autre vienne libérer mon coeur pour que je puisse le retrouver.

Je la serrai contre moi, et passai le reste de la nuit et les années qui suivirent à l'aimer.
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Au bout de quelques années, la jeune fille qui était devenue mon épouse me donna une fille, aussi belle qu'elle. J'aimais tendrement ma femme et ma fille, et dans ce monde qui n'était pas le mien, je ne vivais que pour elles deux. Je nous avais construit une maison dans la clairière, et nous vivions modestement mais heureux. Avec les éléments de la forêt, nous avions de quoi nous nourrir et nous vêtir. Je me perfectionnai à la flûte et tous les soirs avant de se coucher, je jouais aux deux femmes de ma vie les airs qu'elles m'inspiraient. J'acquis également un savoir-faire dans divers autres arts, en particulier la joaillerie. Les matériaux pour la construction de bijoux ne manquaient pas dans la forêt. Certains des métaux et des pierres étaient inconnus du monde dans lequel je vivais. Je couvrais ma femme et ma fille de bijoux magnifiques qui faisaient d'elles les princesses de notre forêt. Un soir, après que notre fille se fût endormie, je me mis aux pieds de mon épouse et nouai à sa cheville une chaîne lourde des multitudes de pierres précieuses bleues comme la nuit que j'avais passé des semaines à sculpter. L'objet rehaussait la beauté incommensurable de mon épouse. Le bijou lui plût tellement qu'à partir de ce jour, elle ne portait que lui. Les nuits que nous passions, où elle était nue à l'exception de la chaîne qui habillait sa cheville me rendaient fou, une folie douce et ardente, une folie à chaque instant renouvelée.

Alors qu'elle grandit, ma fille qui devint une magnifique adolescente me demanda de lui enseigner à jouer de la flûte. Je lui transmis mon art du mieux que je pus. Elle se montra excellente élève et bientôt elle me dépassa dans la virtuosité de ses compositions. Elle passait des heures et des heures à jouer au bord de l'étang, et souvent elle ne dormait pas de la nuit.

Un soir, le sommeil me fuit et après un baiser sur les lèvres de ma femme endormie, je sortis sur le pas de notre maison. De là, je vis au loin ma fille au bord de l'étang, jouant de la flûte. A ma grande surprise je me rendis alors compte qu'elle n'était pas seule: elle jouait pour une autre silhouette, assise à ses côtés. Je plissai les yeux pour distinguer le visage de l'inconnu, et je vis un jeune homme de l'âge de ma jeune fille. Je me sentis inquiet et les surveillai toute la nuit ainsi que les suivantes, sans jamais rien en dire à ma femme. Rien de notable se passa et je commençai à me dire que je devrais baisser la garde, que je m'en faisais pour rien, que ce jeune homme, visiblement l'amoureux de ma fille, ne représentait aucun danger. J'étais sur le point d'abandonner ma surveillance.

Cependant, un soir une catastrophe se produisit. Alors que ma fille jouait pour l'inconnu, celui-ci se jeta sur elle, plaqua sa main contre sa bouche pour étouffer son cri, plongea sa main dans sa poitrine et lui retira son coeur, un coeur luisant d'une douce lumière verte. Il jeta ensuite le coeur dans l'étang et partit en courant, laissant ma fille là, endormie d'un sommeil profond. J'accourai vers ma fille, mais le temps que j'arrive l'étang était redevenu rigide à la surface. Je pris la flûte et en jouai, mais rien ne se produisit. Je portai ma fille endormie dans notre maison, réveillai ma femme et lui racontai la tragédie. Jamais ma femme ne s'était mise en colère contre moi, mais ce soir là, toute la colère d'une mère fût projetée sur moi. Elle ne comprenait pas comment j'avais pu lui cacher pendant autant de temps ce qui se tramait, car elle, elle aurait bien su reconnaître les événements avant-coureurs qui lui étaient déjà arrivés il y a quelques années. Maintenant, plus rien n'était possible sauf attendre qu'un autre vienne délivrer le coeur de notre fille. Tant que mon épouse resterait en vie, notre fille dormirait profondément pendant que sa mère surveillerait le coeur dans l'étang. Notre fille ne se réveillerait que quand mon épouse s'éteindra, fatiguée et lasse de cette attente, pour prendre le relais. Il n'y avait plus de place pour l'homme que j'étais dans cette nouvelle vie qui ressemblait à une mort pour mes deux amours. Mon bonheur avait été intense, mais il n'avait été que provisoire. Lorsque je le compris, les larmes envahirent mes joues, je fermai les yeux alors que le désespoir me prit au ventre.

Je rouvris les yeux sur une violente lumière et un impressionnant bruit. J'étais éblouis et je mis ma main devant mes yeux. Quand je m'habituai à la luminosité, je retirai la main pour me retrouver là, dans le musée, entouré d'une horde de curieux qui se pressaient pour voir le tableau de la jeune fille sous le clair de Lune. Hébété, je tournai la tête à gauche, à droite, mais ne pus retrouver un peu de calme que quand je ramenai mon regard sur le tableau. La jeune fille agenouillée au bord était là, inchangée, si ce n'est qu'à sa cheville brillait un bijou orné de pierres bleues comme la nuit.

mercredi 30 juin 2010

Recyclage littéraire




Il était une fois une espèce qui rejetait en déchets 50% de ce qu'elle produisait. De mémoire d'Univers, on n'avait jamais assisté à un tel gaspillage. Des montagnes d'ordures ménagères, des fleuves et des rivières d'eaux usées, des ciels entièrement tapissés de nuages de produits toxiques; les ordures resculptaient le paysage en un sinistre monde nouveau. Les politiques s'échauffaient pour proposer des solutions ou des pseudo-solutions aux problèmes environnementaux, les bonnes volontés s'accordaient à dire qu'il fallait changer de mode de vie, et les différentes parties s'incriminaient mutuellement. Mais peu de gens savaient la vérité: les plus gros producteurs de déchets n'étaient ni les usines, ni les automobiles, mais bel et bien les écrivains atteints du syndrome de la page blanche. Je faisais partie de ceux-ci.

Je n'étais jamais arrivée au bout du moindre projet littéraire. Pleine de passion, mon esprit bouillonnait pourtant en permanence d'idées tantôt cyniques, tantôt romantiques, parfois versifiées et toujours géniales à première vue. Fiévreuse et exaltée, je me jetais toute entière sur chaque nouvelle aventure artistique, avec l'espoir qu'elle fût enfin la bonne. Au rythme de ma respiration saccadée, les mots étaient projetés sur le papier avec force et rage. Les heures défilaient sans que je ne m'en rendit compte, et bientôt le jour se levait. Au fur et à mesure que l'épuisement s'installait, fatalement, l'inspiration me quittait. Il arrivait toujours un moment où plus aucun mot ne sortait plus, et je me sentais vide, totalement vide, incapable de retrouver en moi ce qui m'avait agitée quelques heures auparavant.

Le 16 octobre 2007, j'arrêtai d'écrire.

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Depuis que je n'écrivais plus, je photographiais beaucoup. Cela me rendait heureuse, même si certains des clichés que je prenais me pinçaient le coeur, car ils m'inspiraient des idées qui me démangeaient au bout des doigts; mais je devais y résister. J'aimais particulièrement la street photography, tôt le matin ou tard la nuit, quand les passants et les scènes sont rares mais souvent insolites. J'arpentais les rues de la ville sans itinéraire précis, en suivant juste les ombres et les lumières naturelles ou artificielles. J'appris Genève par coeur au cours de ces ballades solitaires derrière un objectif. J'y ai vécu toute ma vie, mais j'en n'en découvris pas moins une facette de Genève qui m'étais inconnue et inaccessible jusque là.

Un matin aux premières aurores, je m'habillai et sortis faire un tour dans les Pâquis. De tous les quartiers de Genève, celui-ci était de loin le plus riche en tableaux urbains vivants. La ville était fraîche, et je frissonnais à chaque courant d'air qui m'effleurait. Dans les rues presque désertes sans l'être totalement, la vie se réveillait petit à petit. Les éboueurs avaient commencé leur service depuis longtemps déjà; il montaient et descendaient de leur camion avec une vivacité qui me semblait incompatible avec la lenteur du reste du monde à cette heure matinale. Je les voyais de loin, de l'autre bout de la rue, et ils disparurent bientôt de ma vue. Ils laissaient la ville presque neuve derrière eux. Sur le trottoir fraîchement débarrassé, mon regard fut attiré par une feuille de papier chiffonée qui traînait sur le sol, certainement tombée du camion de la voirie. Je ne sais aujourd'hui toujours pas pourquoi je me baissai pour ramasser la boule de papier; je le fis sans réellement réfléchir. Je défroissai du mieux que je pus la feuille et l'examinai: une écriture fine et serrée la noircissait presque intégralement, laissant de rares espaces aux endroits des alinéas de début de paragraphe. De nombreux mots étaient barrés ou rectifiés, quelques ajouts étaient faits dans la mince marge. Je me mis à lire le texte, et dès les premiers lignes une émotion indescriptible me saisit. C'était la première page d'une histoire d'amour; les mots étaient beaux, les sentiments transperçaient littéralement le papier, et je me sentis totalement transportée par la délicatesse des idées dégagées. J'aurais sans hésité accepté un pacte avec le Diable pour avoir dans ma plume le dixième du talent de la personne qui avait écrit ces mots. Au fur et à mesure que j'approchais de la fin de la page, les larmes débordaient de mes yeux, pour les vider du trop plein de beauté qui leur était donné à lire. Mes mains et mes genoux tremblaient et c'est à petits pas précautionneux que je me dirigeai vers le premier banc que je vis pour m'y asseoir. Malheureusement, le texte n'occupait que le recto de la page, laissant l'histoire incomplète, me laissant sur le seuil de tout un univers que je n'avais qu'entrevu furtivement.

Je me demandai pourquoi cette feuille se trouvait dans une poubelle, je me demandai qui l'avait écrit, je me demandai si j'aurais la chance de lire la suite de l'histoire si j'attendais assez longtemps à l'endroit où j'avais découvert ce petit miracle. J'attendis. Longtemps. Mais rien de notable ne se produisit et au demeurant je ne savais pas exactement qu'attendre. Alors je rentrai, bouleversée et un peu abattue. Je passai la journée avec un sentiment de nervosité grandissant. L'idée de l'histoire inachevée m'habitait sans que je puisse m'en défaire. J'avais l'impression que l'agitation, loin de diminuer avec les heures, s'accentuait. Je savais ce que j'avais envie de faire, mais j'en avais peur, et je m'étais promise de ne plus jamais m'y essayer: j'avais envie de continuer moi-même l'histoire. Je savais déjà quelle conclusion je voulais lui donner, les phrases s'agençaient d'elles-mêmes, les personnages se parlaient dans mon esprit. Je ne tins pas longtemps avant de succomber à l'appel. J'avais peur de ne pas savoir, d'être si loin de la perfection du début du texte, mais retenir ma plume était au-dessus de ma force. Je m'assis à la table et je me mis à écrire. J'y passai la nuit, et je finis l'histoire. Elle était là. Complète, finie, et totalement comme je la voulais. Je n'y aurais ajouté ou retranché le moindre mot. Je venais, pour la première fois de ma vie, de mettre un point final à un texte. Un léger malaise gargouillait dans mon ventre à l'idée du vol que j'avais commis, mais je le repoussai vite au second plan.

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Une année s'était écoulée depuis que je m'étais remise à l'écriture. J'avais repris la plume et j'avais posé l'appareil photo; il prenait la poussière en haut d'une étagère. Plusieurs fois par semaine, je me levais très tôt et je sortais avant que le soleil ne se lève. J'arpentais les rues en voiture à l'heure où seuls les boulangers et les livreurs de journaux travaillaient. Dès que j'appercevais un amoncellement de sac remplis de papiers sur le bord d'un trottoir, attendant là d'être ramassés par la voirie pour le recyclage, je m'arrêtais et je les chargeais dans mon coffre et sur le siège arrière. Quand ma voiture était remplie, je rentrais à la maison, déchargeais tout dans mon salon. Après une douche et une tasse de thé, je m'asseyais à même le sol et commençais à trier. Je savais ce que je cherchais: des débuts de manuscrits, des morceaux de textes, des idées raturées. Les écrivains inachevés étaient légion à Genève et vers midi je me trouvais toujours avec une jolie pile de feuilles défroissées. L'avènement de l'informatique me privait certainement des meilleurs brouillons de la ville, mais même ainsi, j'avais suffisamment de matière à exploiter. Une fois ce tri effectué, je déjeunais en lisant les textes retrouvés. J'éliminais ceux qui ne me disaient rien et gardais ceux qui m'inspiraient. La qualité était bien sûr inégale et ceux que je retenais n'étaient pas forcément les meilleurs, simplement ceux auxquels j'étais en mesure d'apporter une continuité.

En début d'après-midi, lorsque un texte m'avait réellement donné envie de le compléter, je m'installai devant mon clavier et tapait d'un trait tout ce qui s'était décanté en moi. J'arrivais le plus souvent au bout de mes production littéraires. Quand j'avais mis un point final à l'histoire, je la publiai sur mon blog; parfois j'envoyais une nouvelle à un quelconque concours littéraire, et il arrivait même que je fusse publiée ou récompensée. C'est ainsi que j'écris des histoires d'amour, des récits de science-fiction, des essais sur la vie moderne, des nouvelles policières, des portraits édifiants...

Je recyclais les idées, je les complétais et leur offrais une seconde chance. N'était-ce pas cela aussi l'écologie?

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Je reçus un mail le 12 janvier 2010 qui mit fin à ma routine si bien rôdée. Il m'était envoyé par un expéditeur que je ne connaissais pas; un certain Jean-Baptiste. Il me faisait part de son ressenti: il était tombé par hasard sur mon blog et il y lut un texte qui lui plut. Par la suite, il s'y rendit régulièrement et devint un lecteur assidu. La veille, cependant, il tomba des nues: il reconnut dans ma dernière publication, mot pour mot, un texte qu'il avait écrit il y a quelques semaines de cela. Il s'en était débarrassé parce qu'il n'avait pas trouvé suite intéressante à lui donner. Il me demandait donc comment étais-je entrée en possession de ce texte. Avec le sentiment de m'être fait prendre la main dans le sac, honteuse de cette découverte qui allait enfin éclater au grand jour, je répondis par ce mail en racontant mon histoire, sans détour ni cachotterie. Je m'attendais à recevoir en réponse une avanlanche d'accusations et d'insultes totalement méritées. La réponse de Jean-Baptiste me surprit:

Merci pour votre réponse. Je suis partagé: une part de moi vous en veut de m'avoir dérobé quelque chose, alors que l'autre part vous remercie d'avoir complété et donné une forme définitive à l'histoire. Je ne sais réellement si vous êtes un plagiat ou un phénomène totalement naturel dans une société de partage libre de l'information. A votre avis?

PS: Vous devriez écrire votre histoire, vous finiriez donc enfin pour une première fois un texte dont vous êtes l'auteur d'un bout à l'autre.

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Je ne sais toujours pas répondre à la question de mon interloculteur. J'ai envie parfois de croire qu'il n'existe aucune idée qui soit totalement neuve, et que tout écrivain, tout artiste ne crée qu'à partir d'un substrat existant qu'il ne fait que modifier. Toute production artistique n'est que recyclage du monde et des précédentes représentations du monde - cet argument a au moins le mérite de soulager un peu mon sentiment de gêne et de culpabilité.

J'ai poursuivi mes activités de recycleuse littéraire depuis. Je suis à la fois écrivaine sans originalité et brocanteuse de génie. J'écume les montagnes de papier et j'en extrais des mots, comme un mineur qui creuse dans les profondeurs de la terre pour trouver des métaux précieux. J'aimerais savoir écrire autrement, mais je sais par expérience que j'en suis incapable.

J'ai suivi le conseil de Jean-Baptiste et j'ai rédigé cette histoire; mon premier et seul texte dont je suis le seul auteur. Vous êtes en train d'en lire la dernière phrase.