mardi 9 novembre 2010
LadyBug
lundi 9 août 2010
Le banquet des corbeaux

Les ailes noires couvraient le ciel. Il me venait de ce sombre nuage des cris rauques et des sifflements aigüs. Alors qu'ils me survolaient, les corbeaux noyèrent mon âme dans une vague de peur et de désespoir. Je voulais fuire l'essaim, mais leur mouvement n'avait pas de sens pour me permettre de courir à contresens. J'aurais aimé avoir quelque chose à étreindre pour me rassurer, mais mes mains glacées ne trouvèrent que le contact du tapis d'herbe sèche et coupante quand elles arrêtèrent ma chute en avant. Allongée face contre terre et dos face aux corbeaux, mon corps entier n'était qu'un frisson de terreur et de dégoût.
Soudain, je fus balayée par une vague d'air fétide, et tout fut silencieux. Je levai la tête pour voir que les corbeaux s'étaient tous posés au sol et me regardaient, immobiles. Ils formaient un cercle dont j'étais le centre et dont je ne pouvais évaluer le rayon qui se perdait au-delà des limites de ma vue. Les milliers d'yeux noirs brillaient comme des gemmes noires. L'un d'eux s'avança alors. Il traversait les rangées successives et les autres s'écartaient sur son chemin. Il s'arrêta à quelques pas de moi. Il était plus petit que les autres corbeaux et ses deux orbites étaient vides. Les plumes au niveau de son cou avaient été arrachées, laissant apparaître une blessure fraîche, suintante. Ses ailes touchaient le sol, disproportionnées par rapport à ce corps malingre et décharné.Il resta longtemps immobile, comme s'il me fixait de ses yeux qui n'existaient pas. Il ouvrit le bec et il poussa un cri long, terrifiant, perçant. Puis le cri se mua petit à petit en un rire, un ricanement de corbeau aussi venimeux pour l'âme qu'une morsure de serpent. Le rire se prolongea, devint de plus en plus humain. Il devint mon rire. Et mon rire mourut dans la gorge du corbeau pour devenir mes pleurs. Mes pleurs d'enfant terrifiée. Et le corbeau dit, de ma propre voix d'enfant:
Je suis ta première peur; tu m'as chassée, tu as voulu m'exorciser. Mais personne ne vainc sa première peur. Je suis le passager invisible de toutes tes pensées. Lorsque tu refuses de me nourrir, je me nourris de toi.
Il s'avança vers moi, d'un bond se posa sur mon épaule, et avant que je puisse réagir pour l'en chasser, il transperça d'un coup de bec ma jugulaire. Le sang palpita hors de la plaie et le corbeau aveugle buvait goulument de cette fontaine rouge. Il redescendit sur terre et me fit face: dans ses orbites luisaient deux yeux rouges, son plumage avait repoussé et son corps était revigoré. Je défaillis et roula sur le côté. Juste avant de fermer les yeux je vis les innombrables corbeaux s'approcher lentement de moi. Ils étaient mes toutes mes peurs; ils convoitaient mon sang.
Le banquet des corbeaux dura toute ma vie.
samedi 3 juillet 2010
L'assassin littéraire
mercredi 23 juin 2010
La barrière de silence
La fin de l'après-midi apporta avec elle une ambiance lourde et pesante, chariée par les nuages gris annonciateurs d'un orage qui couvraient peu à peu le ciel. Bientôt, il fût sept heures, l'heure de mon rendez-vous quotidien avec toi. Je me rendis à la fenêtre et j'attendis. Au bout de quelques minutes, je te vis: venant au loin, passant devant ma maison sans y prêter la moindre attention, continuant ton chemin jusqu'au bout de la rue, et entrant dans la dernière maison visible depuis chez moi. Tu disparus à ma vue, et les quelques secondes de vie de ma journée s'étaient déjà écoulées. Je retombai bientôt dans mon abattement habituel.
Je ne pouvais pas venir à toi, je ne pouvais que te regarder de loin. Une barrière invisible et insurmontable nous séparait. Tu ne me connaissais pas, et je ne pouvais pas te laisser me connaître. Mais je t'aimais sans t'avoir jamais approché, et j'étais condamnée à ne vivre cet amour que retranchée derrière le silence. J'étais atteinte d'un mal qui me dépassait et me dominait, en me rendant incapable de faire le moindre pas envers toi: j'avais le coeur fané par une mélancolie qui était devenue ma seule compagne de vie depuis plusieurs années, j'avais le coeur brisé sans qu'il n'aie jamais pu cicatriser, j'avais le coeur en état de mort clinique. Et je ne t'aimais que par la réminescence que ta vue offrait à ma mémoire, par ce grand plongeon en arrière par la remarquable similitude de tes traits avec ceux de mon fantôme du passé. Mon premier amour a été le dernier, et mon second amour n'a été que la redite premier.
Alors je ne pouvais que te regarder sans venir à toi; il ne fallait pas que cette fois-ci cela se termine comme la fois précédente, et pour ne pas finir, il ne faut pas commencer.
Au bout de quelques minutes d'errance dans ces pensées, je revins à moi, je retournai me coucher, je retournai dans cet état d'énervement entre la veille et le sommeil, et je recommençai à parler seule. Arrivée au bout de mon inspiration, je recommençai depuis le début, et ma version avait considérablement changé. Je mentais, je me mentais, mais je n'avais rien d'autre, surtout pas la vérité. Puis je me tûs. Et je prêtai l'oreille à l'orage qui avait éclaté entre-temps.
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Le lendemain matin, la chaleur avait repris son bourdonnement au-dessus de ma tête. Je sortis sur le seuil de ma porte pour prendre sur moi une parcelle de soleil. En ouvrant la porte, je remarquai qu'une enveloppe était posée sur le paillasson. Je me baissai et la ramassai. Je la tournai et la retournai, mais aucun nom d'expéditeur ni de destinataire n'y figurait. Je l'ouvris alors, pour en sortir une simple feuille de papier, une feuille quadrillée certainement déchirée d'un cahier, sur laquelle était griffonnée visiblement à la hâte un court message:
Chère demoiselle,
Rencontrons-nous à sept heures comme tous les soirs. Mais cette fois-ci, pourquoi ne nous rencontrerions-nous pas devant votre portail plutôt que derrière cette barrière de silence?
Décontenancée, déçue et révoltée, voilà comme je me sentais d'avoir finalement découvert... que ton écriture était différente de celle de mon fantôme du passé. En colère, triste et perdue. Comment avais-tu osé briser la perfection de mon amour retrouvé? Je passai la journée en proie à ces sentiments vénimeux, et mon humeur noire se répercuta sur toute chose que j'entrepris, sans en réussir aucune.
A quelques minutes de sept heures, désespérée de devoir abandonner mon rituel, maintenant que la réalité l'avait profané, je descendis les stores, et dans l'ombre je me terrai, accompagnée de ma seule mélancolie, ma si fidèle mélancolie. Finalement que pouvait-il me rester sauf la certitude que le monde ne s'effondrait pas que parce que je faisais tout pour suspendre le temps?
Quand l'horloge murale passa à sept heures, une larme coula sur ma joue, s'attarda sur mon menton, puis vint s'écraser sur ma main. Voici comment j'enterrai mon premier amour: sans cérémonial, sans épitaphe.
Sans que ma tête ait eu le temps de contrôler mon corps qui se mit à agir de lui-même, je me levai, ouvrit la porte, traversai les quelques mètres qui me séparaient du portail. J'avançai les yeux rivés sur mes pieds qui avançaient, hébétée de ce qui se passait. Quans je m'arrêtai à hauteur du portail, je levai les yeux, et je te vis, qui m'attendais. Sur ton visage je lus un grand sourire, si différent de celui de mon premier amour. Tu me saluas, avec une voix si différente de celle de mon premier amour, et dans le court instant de silence qui précéda ma réponse, tu me regardais avec un regard si différent de celui de mon premier amour. Je sentis à cet instant une blessure se cicatriser sur mon coeur. Peut-être qu'un jour tu m'infligeras aussi une cicatrice au coeur, mais en cet instant je ne m'en souciai pas. Finalement n'est exempt de cicatrices que le coeur qui n'a jamais vécu. En ce moment précis, je sus que je n'aimais ni ta différence ni ta ressemblance avec le passé, je n'aimais que toi, simplement toi, tel que tu m'apparus à cet instant.
"Allons marcher", dis-je pour briser définitivement et irrévocablement la barrière de silence.
Alors que nous marchâmes, nous parlâmes, longtemps, très longtemps. Arrivés au bout de notre inspiration, nous recommencions depuis le début, et la version n'avait pas changé. Nous nous disions la vérité, et le mensonge restait en arrière, derrière la barrière de silence. Puis nous nous tûmes. Je te pris la main, et par ce geste je recommençai à vivre dans le présent.