mercredi 21 décembre 2011
mardi 6 décembre 2011
Ecriture libre
Je ne sais pas si tu seras là au bout de la phrase. Et même si tu y étais, je ne sais pas si tu comprendrais que j'écris pour toi, si tu te reconnaîtrais. Ma demi-pudeur masque les noms, transfigure les détails trop identifiables... ma demi-exubérance (l'exubérance est-elle l'antonyme de la pudeur? Je ne crois pas, mais je ne trouve pas d'autre mot) me force somme toute à donner à la Toile au compte-gouttes des morceaux de nous.
Ce que j'écris fait à peine sens. Pas étonnant, puisque j'écris sans même regarder mon écran, ni même mes doigts en mouvement souple sur le clavier. Il y a une série policière à la télé, et je peine à suivre l'intrigue, mais en gros, elle me sert de point focal. De temps à autre, je reporte mon attention sur le texte et je corrige les fautes de frappe; je ne touche pas au sens ni au choix des mots. Je laisse courir les pensées; elles ont sûrement quelque chose à me dire. Pour le moment, elles vont et viennent de et vers toi.
Je peux m'obliger à reporter ma concentration sur autre chose que toi pendant quelques heures, et même pendant quelques jours; par contre je ne sais rien écrire dont tu ne sois pas l'inspiration première. Etonnant, non? Comme si à l'intérieur de moi, il n'existait rien de consistant à part toi. Mais avant toi alors? J'écrivais pourtant déjà. J'écrivais quoi? Je ne me souviens même plus. Pas que ce soit particulièrement mauvais ou faux... c'est juste que dans mes jeunes années, je n'avais même pas conscience d'écrire pour de vrai, alors je m'en débarrassais bien vite, de mes paragraphes gribouillés. Comme si en plus de capter toute ma capacité de création au moment de notre rencontre, tu m'avais révélé la première règle de l'écrivain: écrire, c'est sérieux. Même quand c'est un jeu, c'est sérieux.
Maintenant, c'est l'inverse: je garde les traces de mes écrits de manière obsessive. Ne rien perdre, ne rien oublier. Oublier, c'est tromper.
Voilà, "ce qui devait arriver arriva", selon la formule consacrée: j'ai été brutalement ramenée à mon écran, je suis sortie de cet état de relaxation, de laisser-aller dans lequel j'ai commencé ce texte. J'ai rompu l'élan. Dès lors que ce ne sont plus les idées libres qui guident mes doigts mais que je suis consciemment en tain de choisir mes mots, je n'"écris" plus. Je ne réagis plus à l'inspiration méta-consciente mais à l'angoisse très conscience d'écrire "bien" ou "mal". Je me demande comment "finir" le texte pour que cela ressemble à quelque chose de cohérent. Le simple fait de me poser la question m'enlève tout plaisir de continuer.
Je m'arrête ici, jusqu'à la prochaine divagation.
dimanche 4 décembre 2011
Le crime de ma mémoire
Ma mémoire moribonde gît dans la poussière
Ses murmures me parviennent à peine
Elle m'exhorte: ne m'ignore pas, ne t'oublie pas.
Elle me fixe du regard accusateur des innombrables générations qui me précèdent.
Je voudrais me souvenir.
Je ne me souviens pas, ou mal.
Je sais à peine mon nom, mais je le tais.
On m'a appris à être honteuse la tête haute,
A croire aux mystifications plus qu'à mes interrogations.
On m'a appris que j'étais romaine, phénicienne, orientale ou vandale
et j'ai aquiescé, j'ai nié mon africanité
Je l'ai pietinée et regardé les autres la maltraiter
Au point d'être devenue complice
du crime de ma mémoire
J'ai laissé s'ouvrir un abîme sous mes pieds,
J'ai laissé mes légendes sombrer
J'ai perdu mes rêves de grandeur
Je les ai remplacé par la sagesse du vaincu.
Cela ne me suffit plus.
Aujourd'hui, j'ai décidé d'arrêter d'être l'autre
De retourner en arrière pour faire marche avant
De faire revivre mes ancêtres, de lever haut leur étendard.
Et tant pis si je marche seule sur le chemin escarpé de mon histoire
Tant pis si tu ne comprends pas la reconquête de ma mémoire
Tant pis si je change, si je ne suis plus la docile affranchie de tes souvenirs
Je me redresse, ma voix porte et se conjugue à celle de Dihya la berbere
Mon front aux couleurs noires de Kemet la terre-mère
Mes poings serrés à hauteur de ma colère
Non, je ne serais plus complice
du crime de ma mémoire
dimanche 16 octobre 2011
Le vétéran égyptien
Samir, il n'a plus que la peau sur les os. Avec sa longue silhouette recourbée et sa gestuelle gauche, il a un air étrange d'adolescent dégingandé, malgré les rides profondes et les cheveux gris. Et il a toujours eu ce regard, mélancolique et lointain.
D'aussi loin que ma mémoire remonte, je n'ai jamais vu Samir sans une cigarette aux lèvres; même sur les photos, comme celle où il me porte sur ses genoux alors que je ne suis encore qu'un bébé ou cette autre en noir et blanc avec une bande de copains à un mariage. Mon père ironise souvent sur son vieil ami en disant que le tabac et le café suffisent à sa survie. Moi je pense que ce que Samir doit se dire parfois, c'est plutôt qu'ils ne suffisent pas à sa mort. S'imagine-t-il s'envoler avec les volutes de fumée?
Plus âgé de quelques années que mon père, il n'a par contre quitté son Egypte natale qu'à peu près en même temps que lui. Alors que pour la plupart des immigrés de cette époque l'exil était une nécessité économique, Samir, lui, a surtout fuit un enfer mental dont il n'arrivait pas à se détacher. Soldat vétéran, il était resté hanté par les sévices qu'il avait subi lorsqu'il fut fait prisonnier de guerre par l'armée israélienne au cours de la Guerre des Six Jours. Et bien qu'après avoir été relâché, il revint à la vie civile et se maria, rien ne réussit à effacer le souvenir des tortures dans le désert du Sinaï. Malheureusement, traverser la Méditerranée n'avait servi à rien, son mal-être l'avait suivi.
Aujourd'hui, à Genève, Samir continue cette demi-vie de damné. Reclus dans son minuscule deux pièces la plupart du temps, il enchaîne les cigarettes et les tasses de café, parfois aussi quelques joints, en regardant Al-Jazeera ou Al-Arabiya. Il regarde ce monde arabe qu'il sent aussi usé que lui et il macère dans son amertume des illusions perdues, des idéaux de jeune soldat jamais réalisés.
Il ne répond presque jamais à son téléphone et parfois on se demande où il est, avant de tomber par hasard sur lui au coin d'une rue. Il n'a jamais réussi à garder un emploi ou à ordonner sa vie, et quand, comme toujours, il est en retard à un rendez-vous, ses amis l'excusent en disant "C'est comme ça qu'il est, c'est Samir... tu te souviens, il n'était pas comme ça, avant".
A une seule occasion nous avons vu le Samir d'autrefois refaire surface. C'était en janvier 2011. Les premiers évènements du Printemps Arabe avaient eu lieu en Tunisie et l'agitation commençait à se propager à l'Egypte. Samir prit le premier avion pour le Caire, et il fut l'un des premiers à tenir le pavé sur la place Tahrir. Dix-huit jours de révolte, non seulement contre cette Egypte post-coloniale qui l'avait trompé, mais aussi contre son propre destin, contre ses propre douleurs, contre sa propre mémoire. Exalté et heureux d'avoir enfin de nouveau à confronter des uniformes, des balles et des coups; étrange vieil homme qui avait le courage de braver la mort, mais pas d'affronter la vie.
Puis après le temps de la révolte, vint le temps de la politique, du retour à la vie normale, des affaires courantes à gérer. Pour Samir, tout retomba dans l'état morne qui avait été son quotidien durant les 40 dernières années. Encore une de ces batailles qu'il ne savait pas livrer.
lundi 26 septembre 2011
Conte berbère tunisien traditionnel - La vieille dame et le Prophète
Ce conte nous a été raconté par ma tante lorsque nous étions enfants. Cela fait plusieurs années que ma tante est décedée (Allah ait son âme), mais je n'ai jamais oublié le conte. Je n'ai jamais entendu personne d'autre le conter, et j'ai donc eu peur qu'il tombe dans l'oubli - d'où l'idée de le transcrire (ici en français). J'encourage tous les Nord Africains à transcrire au mieux les contes traditionnels de nos régions, que ce soit en berbère, en arabe ou en une autre langue, nos belles histoires gagnent à être lues par le plus grand nombre.
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La vieille dame et le Prophète
conte tunisien de la région de Bizerte,
raconté par Fatma Zaroui et transcrit par Ines El-Shikh
Il était une fois une vieille femme qui vivait seule dans une vieille maison sur une colline près de la mer. Dans le village voisin, peu connaissaient encore son vrai nom, car tous l'appelaient Jeda (grand-mère) quand elle venait vendre les oeufs de ses poules et le lait de sa vache, et avec l'argent gagné faire ses courses.
La vieille femme était une femme simple mais bonne et pieuse. Elle n'avait pas reçu d'instruction et on ne lui avait jamais appris à prier, alors elle priait toujours de la même façon, depuis toujours: elle levait les mains au ciel et elle disait:
Un panier descend, un panier monte
Le Seigneur nourrit Ses créatures et elles le prient.
Un jour, alors qu'elle était descendue de sa colline vers la mer pour ramasser les palourdes accrochées aux rochers pour son dîner, elle vit sur la plage une embarcation brisée échouée et un homme inanimé près d'elle. Elle courut vers l'étranger et vit qu'il respirait encore. Rassemblant alors toutes ses forces, elle hissa l'homme sur son dos et monta la lentement colline, au prix d'un effort surhumain. Elle l'installa confortablement chez elle et le couvrit de plusieurs peaux de moutons et alluma le feu pour réchauffer l'air et cuisiner une bonne soupe.
Plusieurs heures passèrent et l'homme se réveilla. Elle lui apporta un bol de soupe chaude qu'il avala avec appétit. Il la remercia alors de lui avoir sauvé la vie. Il lui demanda si elle pouvait l'héberger pendant un mois, car c'était le temps qui lui serait nécessaire pour réparer sa barque et reprendre le large. Elle acquiesça.
- Qui êtes-vous et jusque où voyagez-vous? , lui demanda-t-elle.
- Je suis le Prophète, répondit-il. Je ne sais quelle est la destination de mon voyage, je sais seulement que c'est Dieu qui m'a ordonné de partir en mer.
La vieille dame resta sans voix. Le Prophète chez elle! Quel honneur! Très vite elle eût honte de recevoir aussi chichement l'Envoyé de Dieu et se leva aiguiser un couteau pour égorger sa vache afin de pouvoir lui offrir un repas de qualité. Le Prophète insista pour qu'elle n'en fasse rien. Néanmoins, il fût très touché par la générosité et l'hospitalité de la vieille dame et il voulu la remercier sans savoir comment. Il lui demanda alors quelle était la chose qu'elle désirait le plus, afin de pouvoir intercéder pour elle auprès de Dieu Lui-même:
- Ô Envoyé de Dieu, pouvez-vous m'apprendre la façon correcte de prier?
- Bien entendu, je vous montrerai comment je prie et vous suivrez mon exemple.
Pendant un mois entier, le Prophète et la vieille dame prièrent ensemble plusieurs fois par jour. Il lui montra et re-montra les gestes et les paroles, jusqu'à ce qu'elle les connaisse parfaitement par coeur. Au bout d'un mois, le Prophète avait fini de réparer sa barque et il voulu reprendre la mer. La vieille femme lui prépara un panier de provisions et l'accompagna sur la plage. Il poussa son embarcation dans l'eau et monta à son bord. Alors que les vagues l'emportaient au large, la vielle dame voulut faire une prière pour demander à Dieu de le protéger des dangers de la mer, mais elle se rendit compte qu'elle avait complètement oublié ses enseignements sur la prière!
- Envoyé de Dieu!, lui cria-t-elle. J'ai oublié comment prier!
- Ce n'est pas grave!, lui répondit-il en criant par delà les vagues, alors qu'il disparaissait à l'horizon. Priez comme vous en avez l'habitude et Dieu vous écoutera!
Et jusqu'à la fin de ses jours la vieille dame continua à prier comme elle en avait l'habitude, car elle savait que même si ses mots étaient simples, le Seigneur voyait à l'intérieur de son coeur l'immensité de sa foi:
Un panier descend, un panier monte,
Le Seigneur nourrit Ses créatures et elles le prient.
jeudi 9 juin 2011
Pourquoi n'écris-je plus?
Pourquoi n'écris-je plus?
Je sais, tu vas me dire que si, j'écris toujours autant, si ce n'est plus. Tu vas me parler du travail, des billets sur l'actualité et la politique, du militantisme de-ci de-là. Je te répondrai que non. Je n'écris plus pour de vrai. Je ne pose plus les mains sur le clavier pour déverser les mots de mon coeur, je ne fais que me donner une contenance. J'efface les épanchements de mon âme derrière les certitudes de mes positions et l'exactitude de mes connaissances.
A une période de ma vie, je n'avais que mes larmes pour me savoir exister, et aujourd'hui je n'ai même plus le courage de pleurer. Parce que je vais mieux, parce que je suis plus forte, parce que je suis sortie de l'abîme noir de la dépression, je n'ose plus craquer, donc je n'ose plus écrire.
Mais ce soir, je n'ai pas envie de faire semblant, j'ai envie de laisser les mots se déverser comme quand je ne savais rien d'autre qu'eux. Je veux me remettre devant la page blanche avec comme prérequis cette exquise douleur de l'abandon. J'avais perdu l'habitude, n'est-ce pas?
Alors comme une fille seule trop longtemps qui n'est plus trop sûre de savoir comment faire pour séduire, j'essaie d'abord de tâter le terrain. Une oeillade, un sous-entendu, un rire. Je n'irai plus loin que quand l'autre aura fait un pas vers moi. L'autre? Le texte. Celui qui n'existe pas vraiment encore mais qui flotte déjà quelque part, presque à portée d'imagination.
Tu sais, je n'avais pas seulement arrêté d'écrire. J'avais aussi laissé de côté ma caméra photo. Ma fidèle Canon complice de mes meilleures prises lors de mes chasses d'instants fugaces, elle prenait la poussière - j'oublie toujours de la faire la poussière. Elle me fixait avec son oeil morne immobile et vaguement accusateur depuis l'étage où je l'avais garée en compagnie des rangées de livres non-lus. Mon calendrier "social" - n'est-ce pas la marque d'une guérison réussie que d'avoir un calendrier "social"? - me l'a remise entre les mains, et je me suis rappelée comme c'était bon.
Et Dieu que tout cela m'avait manqué.
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